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Les animaux peuvent souffrir de maladies mentales
5 octobre 2015
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Les animaux peuvent souffrir de maladies mentales

La dépression et l’anxiété sont-elles le propre de l’homme ? Pas forcément… De nombreuses espèces, y compris parmi les insectes et les invertébrés marins, pourraient bien en souffrir également, ce qui nous rapprocherait encore un peu plus du monde animal.

Dans son livre Through a window, la primatologue Jane Goodall racontait en 2010 le cas de Flint, un jeune chimpanzé traumatisé par le décès de sa mère. Après l’évènement, Flint est resté prostré, regardant le vide. Il a cessé de manger, s’est affaibli. Quelques jours plus tard, il s’est allongé à peu près à l’endroit où sa mère était restée, et est mort à son tour. Il vivait au Gombe National Park, en Tanzanie. Pour la célèbre primatologue, il ne fait aucun doute que Flint était dépressif.

Qu’ils soient domestiques ou sauvages, gardés dans des zoos mal gérés, ou des cirques, les animaux peuvent éprouver de la tristesse, de l’anxiété, et souffrir de traumatismes. Grâce aux scientifiques, aux sciences du comportement, nous avons de plus en plus d’éléments probants sur la psychologie animale, qui serait très voisine des mécanismes de la psychologie humaine. En étudiant les uns comme les autres, nous pouvons décoder ces maladies mentales et comprendre leur origine.

Dépression et syndrome post-traumatique

Nombreux sont les cas d’animaux tombant dans la dépression après la disparition d’un compagnon. Mais la maladie mentale peut prendre chez les animaux des formes diverses. Certains oiseaux d’agrément s’arrachent les plumes de façon compulsive, et souffrent comme les humains du manque de relations sociales. quand des chiens se lèchent les pattes ou la queue de manière obsessionnelle, tout comme les humains qui passent leur temps à se laver les mains. L’automutilation est aussi assez courante chez les animaux dépressifs ou stressés.

Et il semblerait bien que ces troubles se déclenchent de la même manière chez les humains et chez les animaux : perte d’un membre de la famille ou d’un compagnon, perte de sa liberté, stress, traumatisme, abus. Ceci se manifeste d’autant plus facilement chez les animaux tenus en captivité.

Dans une étude de 2011, des scientifiques ont observé des signes de dépression et un syndrome de stress post-traumatique chez des chimpanzés qui avaient servi dans des laboratoires, étaient orphelins, avaient été pris dans des pièges ou avaient été vendus illégalement après avoir été capturés.

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Dépression, anxiété, prostration, panique… des comportements que les humains connaissent bien
( Photo : © Clemens Schüßler)

Mieux : les évènements stressants et traumatisants pourraient même laisser des traces dans les gènes des animaux. En 2014, des chercheurs ont remarqué que des perroquets gris d’Afrique, vivants seuls, comportaient plus de dommages génétiques que leurs congénères logés par paires. Les « têtes » de leurs chromosomes se détérioraient sous l’effet de l’âge et du stress. Ainsi, les perroquets vivants seuls, et âgés de seulement 9 ans, avaient des chromosomes aussi abîmés que les perroquets vivant en couple… et âgés de 23 ans.

D’autres phénomènes peuvent marquer les animaux. Depuis qu’on les emmène sur les terrains d’opération, il est connu que les chiens militaires sont victimes d’un syndrome post-traumatique, exactement comme les vétérans traumatisés par des conflits ultra-violents comme le Vietnam, la guerre du Golfe ou d’Irak. Certains de ces chiens ont été traités à l’aide de médicaments utilisés chez les humains pour soigner les crises de panique et l’anxiété.

Ce type de comportements (tremblements de peur, panique, anxiété) ont été également observés chez les chiens domestiques victimes de catastrophes naturelles ou abandonnés par leurs maîtres.

Les animaux sauvages aussi

Jusqu’à présent, tous les exemples cités proviennent de mammifères captifs ou d’animaux domestiques. Cependant, les animaux sauvages peuvent aussi être victimes de troubles psychologiques, alors qu’ils vivent dans leur milieu naturel.

Mark Benoff, celèbre éthologue américain, racontait à la BBC le cas d’un jeune coyote, Harry, qu’il avait observé dans le Grand Teton National Park, dans le Wyoming : « Il n’avait pas l’air de bien comprendre ce que voulait dire ‘être un coyote’. Il s’adaptait mal socialement, et ne comprenait pas le langage de ses congénères, il ne savait pas jouer, par exemple. » Pour Bekoff, qui a raconté son histoire dans son livre Emotional lives of Animals, Harry était tout simplement autiste… ce qui n’est qu’une suggestion. Jusqu’à présent, relever des cas de troubles mentaux chez les animaux sauvages s’est avéré compliqué, pour une simple et bonne raison : dans la nature, les animaux « qui n’y arrivent pas »… ne survivent pas. Ils n’ont pas toujours le soutien d’un humain bienveillant, aussi s’ils ne parviennent pas à assurer les tâches nécessaires à leur survie, celle-ci est sérieusement compromise.

coyote autiste wyoming mark bekoff

Le cas de Harry montre de façon surprenante la possibilité de l’autisme dans le monde animal

C’est une hypothèse. Il se peut aussi que nous n’ayons pas bien regardé… Si des comportements étranges sont observés dans la nature, ils ne donnent pas toujours suite à des recherches approfondies. A noter également que nous ne sommes pas toujours en mesure de juger qu’un comportement est « déviant » ou normal : un animal peut avoir subi un traumatisme, et apparaître peu, voire pas du tout affecté. Eric Vallender, chercheur à l’université du Mississippi de Jackson, nous le rappelle très simplement : « Les animaux sont incapables de dire s’ils sont tristes, heureux, ou s’ils hallucinent. Y a-t-il une réelle différence de comportement qu’un congénère animal pourrait voir, ou n’y a-t-il aucun changement ? Nous ne pouvons pas toujours le dire. Tout notre savoir-faire réside dans l’observation. Imaginons que nous devions procéder ainsi avec les humains : ce serait sacrément difficile d’établir un diagnostic sans la parole du patient ! »

Des origines génétiques

Face à ces obstacles, les scientifiques se sont penchés sur les gènes des animaux. On sait aujourd’hui que la plupart des troubles mentaux ont une composante génétique : dépression, schizophrénie, tous entraînent des comportements anormaux, qui sont influencés par des gènes, exactement comme les comportements normaux. Alors pourquoi ne pas essayer d’identifier les gènes responsables de ces troubles, aussi bien chez les humains que chez les animaux ?

Sans surprise, la plupart des gènes impliqués concernent le cerveau. Les synapses, ces jonctions entre les cellules cérébrales qui permettent la circulation des informations, sont ainsi l’une des parties les plus importantes du cerveau. Elles sont impliquées dans de nombreux processus cognitifs, comme l’apprentissage de nouvelles connaissances ou l’attention que l’on porte au monde autour de soi.

Lorsque ces synapses « déraillent », les troubles mentaux apparaissent : les enfants autistes ont des troubles de l’apprentissage, tandis que les personnes schizophrènes n’arrivent plus à former des pensées cohérentes.

synapse personne saine synapse personne déprimée dépression

© joshya

Dans une étude de 2012, une équipe de chercheurs australiens a reconstruit l’histoire d’une famille de synapses, connue sous le nom de « Dlg ». Les invertébrés, comme les mouches ou les poulpes, qui n’ont pas de moelle épinière, ne possèdent qu’un seul gène « Dlg ». Mais tous les vertébrés, du poisson à l’oiseau en passant par le singe, en possèdent quatre.

D’après les chercheurs, au cours de l’évolution des espèces, le gène originel a été dupliqué deux fois, donnant naissance aux quatre exemplaires que l’on trouve chez les vertébrés. Cette duplication serait apparue il y a 550 millions d’années, peut-être en premier lieu chez un minuscule ver marin. L’équipe scientifique a enfin remarqué que chacun de ces quatre gènes régule des comportements cognitifs distincts, ce qui signifie que les vertébrés auraient plus d’outils à leur disposition pour manifester des comportements complexes, que les invertébrés.

Chez ces derniers, leur unique gène Dlg peut être allumé ou éteint, comme un interrupteur, tandis que chez les vertébrés, les 4 gènes peuvent s’assembler en une variété de combinaisons.

La folie pour prix de l’intelligence

Mais toute cette sophistication a un prix : la possibilité de voir apparaître des troubles psychologiques. D’après les expériences des chercheurs sur des gènes d’humains ou de souris, des mutations des gènes Dlg entraînent de nombreux problèmes lors de tests cognitifs. Par ailleurs, ces gènes n’auraient pas beaucoup changé au cours de l’évolution : ils sont si essentiels aux fonctions de nos cerveaux de vertébrés qu’ils ont été gardés intacts.

Un point très intéressant de l’étude démontre que ces gènes trouveraient leur origine dans un animal extrêmement simple sur le plan évolutif, ce qui voudrait dire que l’intelligence et les troubles psychologiques seraient apparus très tôt dans l’évolution animale. Partant de là, il serait tout à fait possible que des invertébrés comme les abeilles ou les pieuvres puissent souffrir de troubles psychologiques.

Sur ce sujet précis, aucune étude n’a encore été publiée.  Cependant les cas observés sont nombreux. Une étude de 2011, qui avaient soumis des abeilles à de violentes secousses, remarquait que les insectes devenaient alors « pessimistes » : alors qu’une odeur inconnue leur était proposée, elles étaient plus enclines à la considérer comme déplaisante. Rien de surprenant, puisqu’après avoir été longtemps considérés comme des êtres inférieurs, certains invertébrés ont prouvé qu’ils avaient un cerveau et une intelligence plus développée que ce que l’on pouvait croire.

Va donc pour la dépression et autres troubles émotionnels et psychologiques. Mais on pourrait penser que des maladies comme la schizophrénie, très complexes, restent le propre de l’homme. Là encore, il se pourrait que nous fassions erreur.

Dans une étude de 2014, Eric Vallender et Lisa Ogawa ont étudié les gènes traditionnellement associés à la schizophrénie et l’autisme chez 45 espèces de mammifères différentes, avec une recherche précise : si ces gènes étaient vraiment différents entre les humains et les animaux, cela voudrait dire que ces maladies sont exclusivement humaines. Mais ce ne fut pas le cas : les gènes avaient changé chez les humains… et chez les singes, ainsi que chez les dauphins, des mammifères pourtant très éloignés de nous. Les chercheurs n’ont pas su déterminer ce que cela impliquait concrètement pour la santé mentale animale, mais ils ont tout de même pu souligner que les animaux dotés de cerveaux pouvaient donc perdre une partie de leurs capacités cognitives.

« Quand un humain se casse une jambe, et qu’un cheval se casse une jambe, le processus de guérison est le même : une jambe cassée est une jambe cassée, explique Vallender. Pour les maladies mentales, c’est beaucoup plus compliqué. Parmi tous les vertébrés, notre cerveau est très différent, il nous faut donc savoir ce qui est commun et ce qui change. »

Toute cette réflexion sur l’histoire évolutive des maladies mentales suggèrerait surtout que nous n’avons qu’une connaissance très partielle voire erronée des troubles psychologiques humains. D’aucuns les considèrent encore comme une forme de faiblesse. Nous ne comprenons pas pourquoi certaines personnes n’arrivent pas à se sortir de la dépression ou de l’anxiété… Alors qu’il se pourrait bien que ces troubles vivent à nos côtés depuis des millénaires.

Les mêmes gènes, qui nous prédisposent à l’intelligence, nous font aussi courir le risque de la folie. Il se pourrait donc que les animaux puissent également payer ce prix.

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