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Abattoir d’Alès : une réflexion par-delà bien et mal
5 novembre 2015
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Abattoir d’Alès : une réflexion par-delà bien et mal

Les images tournées à l’abattoir d’Alès ont tant choqué, et avec raison, que le maire de la ville a décidé de fermer les lieux. Pour autant, quel enseignement peut-on tirer de telles images ? Comment en est-on arrivé là ? Si tant est que la consommation de viande nous est nécessaire, est-on obligé de faire souffrir les animaux qui nous la fournissent ? Les associations de défense des animaux, en montrant ce que le grand public ignore, font un travail utile qui aide à faire évoluer les mentalités. Pour autant, l’usage du sentiment de culpabilité dans leur communication est-il un ressort efficace pour amener davantage de gens à réviser leur rapport au vivant et aux animaux ?

Jocelyne Porcher est directrice de recherches à l’INRA-SAD (UMR Innovation, Montpellier). Après avoir été elle-même éleveuse et technicienne agricole, elle s’est engagée dans une démarche de recherches qui portent sur la relation de travail entre éleveurs et animaux en élevage et dans les productions animales. Si les pratiques filmées à l’abattoir d’Alès sont un cas isolé ou courant, elle l’ignore. En revanche, elle pense clairement que l’élevage et de l’abattage industriels « pulvérisent » le lien profond, le rapport de don, qui peut exister entre les animaux d’élevage et nous. Réflexions sur le sens d’une alimentation carnée, sur le mouvement « végan», sur la complexité de notre rapport aux animaux, sur le vrai sens du travail avec eux… Ses propos nous donnent à penser, et nous invitent à sortir de la dichotomie simple entre le bien et le mal.

Pet in the City : La réalité de l’abattoir d’Alès a suscité beaucoup de critiques sur la réglementation des méthodes d’étourdissement. Lorsqu’elles sont respectées, sont-elles efficaces ou n’est-ce qu’un leurre ?

Jocelyne Porcher : L’étourdissement est historiquement une demande de la protection animale qui visait à réduire la souffrance des animaux. Dans le champ industriel, c’est une procédure imposée par la réglementation, il n’y a pas de visée éthique du point de vue de l’organisation du travail. Et le fait que les abattages « halal » dépassent largement la demande en viandes halal en témoigne. Là où il est possible à l’abattoir de gagner du temps, par exemple en supprimant l’étourdissement pour cause supposée de « rituel », il se saisit de l’opportunité. De mon point de vue, il n’y a pas de rituel possible en abattoirs, notamment industriels. Les abattoirs industriels sont des usines de transformation des animaux en matière animale commercialisable et consommable. En matière d’étourdissement,  lorsqu’on voit fonctionner un restrainer (appareil de contention utilisé dans les abattoirs, nldr) qui « anesthésie » 850 porcs à l’heure, on a des doutes sur le sens de cette procédure. Le problème n’est pas d’étourdir ou non les animaux, le problème est de les abattre dans un contexte qui a du sens.

Pet in the City : On sait qu’en Angleterre ou en Allemagne par exemple, la prise en compte du bien-être animal est une demande extrêmement forte de l’opinion publique, au point que le Conseil scientifique du ministère allemand de l’Agriculture a fourni des préconisations très fortes pour améliorer les choses dans les élevages et les abattoirs.  Comment se fait-il qu’en France, le débat ne suscite pas plus d’initiatives de la part des responsables politiques ou de l’Etat ?

Jocelyne Porcher : Je suppose que c’est une question de rapports de force entre lobbies. La « demande » de l’opinion n’existe pas en soi. Elle est construite. Et en ce moment, elle l’est par les défenseurs des animaux. L 214 par exemple a un rôle d’agence de communication et de créateur de la « demande » de l’opinion publique.

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© spetenfia

Pet in the City : Les mouvements vegan ou de libération des animaux affirment que manger de la viande est non seulement insoutenable moralement pour qui aime les animaux, mais de plus mauvais pour la santé humaine. Que pensez-vous de ces arguments ?

Jocelyne Porcher : Les vegans réduisent notre relation aux animaux d’élevage à l’alimentation carnée. Or l’élevage, c’est bien autre chose que la viande. L’élevage, c’est d’abord un monde de relations partagées. La mort des animaux et la viande sont la conséquence de nos relations avec les animaux. C’est précisément, collectivement, parce que l’on aime les animaux que l’on mange de la viande. Elever les animaux, et in fine, les tuer et les manger, est une position morale cohérente car l’élevage s’inscrit dans un rapport de don. Les éleveurs donnent la vie à leurs animaux et la leur reprennent. Par contre, dans les systèmes industriels, le rapport de don avec les animaux est pulvérisé. Manger de la viande d’animaux maltraités n’a plus rien de moral. Refuser de manger de la viande ou de consommer tous produits animaux, c’est immoral également du point de vue de notre histoire avec les animaux. Cela revient à refuser de payer nos dettes et à abandonner les animaux domestiques. Car la « libération » des animaux, c’est bel et bien l’exclusion des animaux domestiques de nos sociétés, et donc leur disparition. Il faut noter que les industriels des biotechnologies soutenus par des multinationales (Bill Gates, Google..) et les plus grands fonds d’investissements préparent des alternatives à l’alimentation carnée : poulet sans poulet, viande in vitro… Bientôt notre alimentation ne sera plus produite par des paysans mais par des entreprises 2.0.  L’exclusion des animaux de notre alimentation est une manne à venir pour certains !

La viande n’est pas mauvaise pour la santé en soi. Le bon sens nous laisse penser que manger de la bonne viande en quantité raisonnable, la consommer en conscience est un choix cohérent avec le souci de notre santé. Rappelons quand même que nous sommes omnivores et que, physiologiquement, nous n’avons pas changé depuis le Néolithique. Ne pas manger de viandes et aucun produits animaux, comme le revendiquent les végans, les conduit à devoir porter une extrême attention à leur équilibre alimentaire, parce que ce comportement ne correspond pas à notre équipement physiologique. Des résultats empiriques montrent qu’il y a d’une part un fort turn-over chez les végans, et d’autre part qu’entre la déclaration d’intention et les pratiques concrètes, il y a une marge. De nombreuses personnes tendent à être végans mais ne le sont pas vraiment. Les végétariens pour leur part se contentent de ne pas manger de viande, mais ils consomment d’autres produits animaux. Les  végétariens ne peuvent donc l’être que parce que d’autres personnes consomment la viande qu’ils ne consomment pas.

Pet in the City : Vous avez pointé du doigt dans votre article sur le Huffington Post* la logique de ces mouvements qui vise avant tout la culpabilisation. Or, si l’on y réfléchit, la culpabilité, avec tout ce que cette notion renferme comme connotations religieuses, n’a jamais fait cessé le péché pour autant. Estimez-vous donc que cette méthode de communication est au final contre-productive auprès du grand public ?

Jocelyne Porcher : La culpabilité est le grand ressort de la communication sur de nombreuses questions, par exemple sur les questions environnementales. Elle est appuyée sur les émotions, l’empathie… Il est vrai qu’elle n’induit probablement pas de transformations durables des comportements. Mais si vous réitérez le message culpabilisateur, comme le font les défenseurs des animaux dont c’est une stratégie centrale, vous finissez par laisser penser aux gens qu’ils choisissent librement leur voie alors qu’elle est tracée par des injonctions morales répétées auxquelles il est difficile de se soustraire. D’autant plus s’il n’y a pas de messages contradictoires et si le choix est réduit au mal (manger de la viande) et au bien (ne pas en manger). L’injonction morale qui laisse le choix entre le mal et le bien évacue la complexité, le doute, les dynamiques de nos relations aux animaux…

Pet in the City : Comme vous le démontrez, si l’on suit la logique de certains, on arrête de monter à cheval parce que l’animal est un esclave, on n’a plus de chien ni de chat… Sans nier évidemment qu’il est nécessaire de lutter contre toute forme de violence et de souffrance inutile infligée aux animaux, n’est-ce pas paradoxal de la part de gens qui aiment les animaux, de vouloir au final couper tout lien qui existe entre eux et nous ? Est-ce de leur part une méconnaissance totale de l’histoire millénaire de notre rapport au monde et aux animaux ? 

Jocelyne Porcher : Il me semble que les défenseurs des animaux, ceux qui théorisent la « libération animale » et diffusent leur credo dans les médias, sont en effet dans une grande ignorance de l’histoire de nos liens aux animaux domestiques et de leur incarnation dans notre identité humaine. Ils donnent l’impression d’avoir choisi une cause, celle des animaux, qui du reste ne leur ont rien demandé, et de la porter comme si elle était la leur. Comme si les animaux étaient des humains dans un monde uniquement humains. C’est pour cela que la référence à l’esclavage est fréquente. Or, les animaux ne sont pas des humains, et c’est une injure envers eux que de prétendre qu’ils sont nos prochains. C’est nier l’altérité des animaux. Un cochon est un cochon, un individu cochon avec son monde, sa personnalité, sa vie dans son contexte. S’il s’agit d’un animal d’élevage, il y a superposition de nos mondes grâce au travail, mais je ne suis pas lui et il n’est pas moi. Et si je veux faire quelque chose pour lui, la première chose à faire est de l’écouter, de le regarder, d’essayer de le comprendre. Et ça, les défenseurs des animaux ne le font pas. Ils croient détenir la vérité. Mais quelle vérité ?

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© arolina66

Pet in the City : Au bout du compte, la pensée de ces associations, et de nombreux « amoureux des animaux » simples militants ou sympathisants, semble dire que l’humain est intrinsèquement mauvais, n’a aucune valeur, et que seuls les animaux comptent. Donc, si on pousse la logique jusqu’au bout, l’humain n’aurait qu’à disparaître. Pourquoi l’amour des animaux se mue-t-il si souvent en haine de l’humain, à votre avis ?

Jocelyne Porcher : C’est une grande question ! Je pense effectivement que la « cause animale » a pris la place des grandes causes sociales dans le champ des contestations parce que l’humain ne paraît plus à beaucoup une noble cause à défendre. Ou que les choses sont devenues trop compliquées, vu qu’il n’y a plus de Grand Soir à attendre. Alors que, pour ce qui concerne les animaux, le Grand Soir est encore promis. La « libération animale » ! Mais je le répète, le problème est que la « cause animale » n’est absolument pas la cause des animaux. Les libérateurs ont oublié de demander l’avis des « libérés ».

Pet in the City : Suite à la diffusion de la vidéo et la décision administrative de fermer l’abattoir, un éleveur qui y amenait à chaque fois un animal seulement expliquait qu’il allait devoir exporter ses bêtes en Italie… Elles subiront donc d’autres souffrances, celles liées au transport en plus de celles de l’abattage. L’abattoir était considéré comme un chaînon important des circuits courts des Cévènnes. Mais pourrait-on aller plus loin et imaginer par exemple des abattoirs et des ateliers de découpe dans les exploitations agricoles ?

Jocelyne Porcher : On peut tout à fait penser à des méthodes alternatives d’abattage. La plus souhaitée par les petits éleveurs semble être la possibilité d’usage d’un camion-abattoir qui irait dans les fermes. Cela permettrait de ne pas déplacer les animaux, de les laisser dans leur environnement familier. Cela permettrait de plus de faire un travail de qualité, mieux contrôlé, plus proche des consommateurs à tout point de vue.

Pet in the City : L’analogie entre l’abattage industriel, l’élevage industriel, et le nazisme ou les camps de concentration/d’extermination est monnaie courante, mais les prisons, les laboratoires faisant des tests sur les animaux… tous ces univers concentrationnaires sont connus pour pousser les hommes qui s’y trouvent à une violence inouïe voire au sadisme. Comment peut-on expliquer ce phénomène, qui ne concerne donc pas exclusivement les animaux, et qui est lié au processus d’enfermement et d’asservissement ?

Jocelyne Porcher : Là aussi grande question ! C’est de la question du travail qu’il s’agit. Qu’est-ce qui fait tenir au travail quand le travail n’est pas digne ? Il y a des facteurs individuels, mais dans toutes mes enquêtes, j’ai rencontré très peu de personnes montrant des comportements sadiques ou pervers. Ce qui est plus fréquent par contre, est le consentement de la personne à faire ce qu’elle fait en dépit de ses réserves. Mais cela existe actuellement dans tous les champs du travail. Je vous renvoie aux travaux de Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste français, fondateur de la psychodynamique du travail, nldr). Dans mes enquêtes, j’ai surtout rencontré des personnes prises par l’organisation du travail dans une spirale dont ils ne voient plus comment sortir. Pour comprendre pourquoi les personnes travaillent dans ces systèmes, il faut aussi prendre au sérieux la puissance de l’habitude. Celle-ci jour après jour enveloppe les personnes dans la répétition et l’ordinaire. Si l’on y ajoute les stratégies institutionnelles de construction d' »esprit de corps » et les mensonges de la communication interne, on peut comprendre que quelqu’un qui a besoin d’un salaire pour vivre, finisse par consentir. Pour Marx, ce consentement à sa propre servitude est le stade ultime de l’aliénation.

Pet in the City : Parlez-nous de votre propre expérience d’éleveuse, notamment au regard de la mise à mort des animaux : comment procédiez-vous ?

Jocelyne Porcher : Je faisais comme bon nombre d’éleveurs actuellement. Un professionnel venait sur la ferme et tuait le mouton. J’avais tout préparé la veille, je m’étais préparée également mentalement et émotionnellement. J’avais parlé à mon animal. Je vous renvoie à un article que j’ai écris sur ce thème « La mort d’Ulysse » (Etudes sur la mort)**. Il ne retrace pas une expérience personnelle mais l’expérience commune de nombreux éleveurs.

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© FOOD-micro

Pet in the City : Est-il possible d’imaginer un système de mise à mort « éthique » ? Peut-être que, pour être totalement cohérent, quitte à manger de la viande, il faudrait abattre soi-même l’animal que l’on veut manger, afin d’éviter d’avoir recours à cette logique industrielle. Mais dans une société qui refuse la violence et qui préfère globalement la cacher et la déléguer à d’autres, est-ce envisageable ? 

Jocelyne Porcher : Tuer un animal n’est pas un acte anodin. L’industrialisation a rendu l’abattage des animaux complètement banal au sein de processus de production. Il faut lui redonner son caractère exceptionnel. Cela permettra de redonner de la valeur à la vie des animaux. Rappelons que l’élevage n’a pas pour but d’élever les animaux pour les tuer. Nous élevons des animaux pour vivre et travailler avec eux. Cela nous conduit à devoir tuer certains d’entre eux. Cette contrainte est vécue comme telle par de nombreux éleveurs qui préfèreraient vivre au milieu des vaches sans tuer personne. Mais si vous donnez la meilleure vie possible à vos vaches, elles ont des veaux. Et au bout d’un moment, vous n’aurez plus assez de ressources pour nourrir les animaux. Donc vous en tuez certains.

Notre relation aux animaux domestiques est complexe. Elle n’est pas du registre du bien ou du mal. Ce serait formidable si c’était aussi simple ! Il faut au contraire faire face à la complexité, au mal qu’il y a à tuer, mais aussi à notre amour commun des animaux et à leur amour pour nous. Il faut leur faire confiance pour nous aider à vivre ensemble intelligemment. C’est pourquoi la question du travail est centrale. Nous vivons ensemble parce que nous travaillons ensemble. Il nous faut donc reconsidérer les règles de nos échanges dans le travail en prenant en compte leur avis sur le travail qu’ils font avec nous. C’est le sens de mes recherches actuellement.

Plus d’informations

* Lien vers l’article de Jocelyne Porcher sur le Huffington Post, en réaction à la diffusion des images de L 214 :
http://www.huffingtonpost.fr/jocelyne-porcher/abattoir-ales-ferme-souffrance-animaux-pourquoi-maintenant_b_8312252.html?utm_hp_ref=france

** « La mort d’Ulysse : études sur la mort », article de J. Porcher http://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2014-1-page-95.htm, 5 euros en téléchargement.

Jocelyne Porcher est également l’auteur des livres Vivre avec les animaux : une utopie pour le XXIème siècle, Livre blanc pour une mort digne des animaux et Eleveurs et animaux, réinventer le lien.

www.jocelyneporcher.fr

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