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Lamu : l’île où les chats sont rois
25 novembre 2015
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Lamu : l’île où les chats sont rois

Lamu est une île perdue de l’océan Indien, au nord-est du Kenya. La culture swahilie y est préservée depuis des millénaires, ce qui a valu à l’île d’être inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. Mais Lamu, c’est avant tout l’île des chats.  On dit que les habitants félins de cette île seraient les descendants des chats sacrés des Pharaons, et leur physique semble confirmer cette hypothèse. Tête triangulaire, yeux dorés et mystérieux, corps gracile et souple, les chats de Lamu incarnent plus que n’importe quel chat domestique la vie libre et bohème chère aux poètes.
Julie Delfour, docteur en lettres et en géographie, diplômée en sciences sociales et en éthologie, est partie un jour à la rencontre de ces chats mythiques. De ce voyage au bout du monde, elle a ramené un carnet de voyage : Les chats de Lamu : sur les traces des premiers chats.

Pet in the City : pourquoi ou comment cette île est-elle devenue un paradis pour chats, le lieu de préservation d’une race ancestrale?

Julie Delfour : Deux raisons à cela. D’abord, la position « stratégique » de cette île située au cœur de l’océan Indien, qui en a fait un carrefour du commerce maritime jusqu’au 18e siècle. Les navires marchands qui transitaient par Lamu étaient chargés de denrées précieuses et… de chats. Les petits félins étaient présents dans les cales pour lutter contre les rongeurs. C’est ainsi que les premiers chats domestiques, venus d’Egypte, se sont répandus sur l’île et y ont prospéré. Mais ce qui fait que l’île a préservé la race telle qu’elle était au temps des pharaons, c’est précisément son caractère insulaire : isolée du reste du monde, cela atténuait les risques que les chats s’hybrident et que la race ne se dégrade.

Pet in the City : quelle est la particularité des chats de Lamu, physique et comportementale ? Que pouvez-vous nous raconter sur leur rapport à l’homme ?

Julie Delfour : De leur ascendance égyptienne, les chats de Lamu ont hérité ce physique caractéristique que l’on retrouve dans les statuettes de chats de l’ancienne Egypte : un corps fin et longiligne, de longs membres, de grandes oreilles, une tête triangulaire. D’un point de vue comportemental, ils ont ceci de particulier qu’ils vivent à la fois au contact étroit avec les hommes (au cœur de la cité, dans les rues, sur le port, sur la place du marché) et qu’ils ont en même temps conservé des comportements de félins sauvages. Ils sont par exemple très proches des lions par leur façon de vivre et de se déplacer en petites troupes le long des plages, en utilisant toute la panoplie comportementale des grands félins sociaux : frottements de reconnaissance, marquage des bornes du territoire, naissances synchrones des petits…

Pet in the City : Vous faites un petit comparatif entre le traitement des chats en pays musulmans, pays chrétiens… La population de Lamu étant essentiellement musulmane, avez-vous effectivement constaté un respect de la population à leur égard, peut être un certain mysticisme ? Pensez-vous que ce traitement, ce respect, remonte à plus loin encore ?

Julie Delfour : Contrairement aux chiens, considérés comme impurs et traités avec bien peu d’égards (enfermés ou attachés toute la journée, ils ne sont libérés que la nuit, pour servir de gardien), les chats bénéficient de nombreux privilèges. On les tolère partout, y compris dans les mosquées ! Beaucoup leur donnent à manger sous forme de petites offrandes : de menus morceaux de viande achetés à la boucherie puis distribués dans la rue. Bien sûr, il convient de nuancer un peu ce tableau idyllique, car il existe également des gens qui chassent les chats aux abords de leur maison, voire leur jettent de l’huile bouillante… Mais la plupart du temps, les habitants les respectent, les nourrissent et les laissent circuler où bon leur semble. Parfois, ce respect est inspiré par une certaine crainte : on pense qu’un chat qui a été maltraité peut venir se venger de son bourreau en hantant sa maison sous la forme d’une sorte de « fantôme »… Alors, pour ne pas s’attirer ses foudres, on préfère le laisser tranquille !

Pet in the City : Vous parlez du regard de ces chats, marqué par leur vie parfois difficile (et les mauvaises rencontres), et vous citez Nietzsche « si vous regardez dans les abîmes, les abîmes voient au fond de vous ». Pouvez-vous nous en dire plus sur votre impression ?

Julie Delfour : C’est effectivement quelque chose qui m’a frappé dès les premières rencontres félines sur l’île. Ces regards, intenses et profonds, qui viennent se planter dans le vôtre, avec cette pointe de sauvagerie et cette approche directe, très primitive. On dit parfois que certaines choses se passent de mots, qu’un regard suffit. C’est vrai avec tous les chats il me semble, mais ça l’est encore un peu plus avec ces chats restés un peu sauvages, en marge du monde tout en étant proche des hommes, avec cette forme de défi au fond des pupilles… C’est fascinant pour qui connaît les chats !

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Crédit photo : Julie Delfour

Pet in the City : La vie de chat libre n’étant pas toujours rose, la LAWC (Lamu Animal Welfare Clinic) a été créée en 2004. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur sa mission ?

Julie Delfour : Cette clinique a vu le jour pour venir en aide à tous les animaux de l’île, chiens, ânes, chèvres, et particulièrement les chats dont le sort était bien moins enviable il y a quelques années. Avant la création de la clinique, ils pullulaient faute d’être stérilisés, et souffraient de toutes sortes de maladies dont certaines très contagieuses. Le coryza faisait des ravages. Avec la présence d’un vétérinaire et de deux assistants, et le soutien d’associations internationales de protection animale, des campagnes de stérilisation ont été menées, et la population féline a diminué, ce qui a permis de la maintenir en meilleure santé.

Pet in the City : Les soins administrés aux chats (vermifuges, vaccins, stérilisation) sont-ils bien perçus par la population locale ? Est-ce que la communication sur ces sujets-là rencontre un peu de succès et la notion de bien-être animal mieux comprise ?

Julie Delfour : La mission de la LAWC est double. Il y a bien sûr la partie « soins » avec les vermifuges, le traitement d’éventuelles blessures et les stérilisations, mais il y a aussi tout un volet « sensibilisation » des habitants. Dans le monde musulman, il est difficile d’accepter la nécessité de stériliser un animal. De plus, la notion de bien-être animal n’est pas évidente. Les chiens et les ânes sont le plus souvent considérés comme des outils et des bêtes de somme. Dans ce contexte, le travail de la clinique fait peu à peu évoluer les mentalités. Au point que les habitants viennent aujourd’hui d’eux-mêmes faire appel au vétérinaire quand leur chien ou leur âne est souffrant. Quant aux chats, ils comprennent l’utilité de contrôler leur nombre. Certains apportent spontanément leur animal pour qu’il soit stérilisé – gratuitement, comme tous les soins prodigués. Grâce à ce travail de fond, les mœurs évoluent peu à peu, et ces idées nouvelles font leur chemin !

Pet in the City : De façon très récurrente dans le livre, vous racontez ces moments de fascination pour le regard des chats que vous croisez. Au début du livre, vous citez cette croyance musulmane qui veut que les Djinn « se déguisent » en chats. Y a-t-il des regards qui vous ont troublée au point que vous ayez pu penser que ces animaux étaient véritablement des vecteurs de magie ?

Julie Delfour : Pour les gens de Lamu, le chat est bel et bien porteur de cette dimension magique qui participe à son mystère et au fait qu’on le respecte, ne serait-ce que pour éviter les représailles d’un chat fantôme mécontent ! On croit non seulement que les Djinn peuvent prendre la forme de chats, mais que les hommes, après leur mort, peuvent se réincarner en chats. Selon moi, ce regard si particulier, proche de celui du félin sauvage, renforce ces croyances, cette magie. Il n’est dès lors pas si difficile d’y croire ! Je vais vous raconter une petite anecdote : tout en distribuant à manger aux chats du marché, je discutais avec un homme à qui je demandais s’il craignait les chats. Il m’a dit qu’il s’en méfiait toujours. J’ai alors demandé si moi aussi, je devrais me méfier. Il a ri et il m’a aussitôt répondu : « Ah non, toi tu ne risques rien, tu leur donnes à manger, tu es protégée ! »

Pet in the City : J’ai particulièrement aimé la conclusion de votre livre, où vous expliquez que ces chats, par leur vie libre et le défi qu’elle représente au quotidien, nous donnent des leçons sur nous-mêmes. Des leçons que beaucoup ne sont pas prêts à entendre ou à voir appliquer…

Julie Delfour : Je suis heureuse que ce message soit passé à travers mon livre, car s’il est une chose que ces chats m’ont apprise, c’est bien cette liberté et cette attitude de défi face aux épreuves de la vie. Je souhaitais faire ressentir dans ces lignes le fait que la vie du chat libre est certes faite d’épreuves, parfois terribles, se résumant parfois à une véritable entreprise de survie, mais qu’elle est aussi un message pour nous humains, qui vivons nos petites existences confortables, dans une société de consommation où tout est à portée de mains, où nous ne manquons de rien. En voyant vivre ces chats, on comprend qu’il est possible de survivre, et même de vivre heureux, en renonçant à une certaine forme de confort, en lâchant prise… C’est une leçon qu’ils nous donnent. Il faut être capable de l’entendre, et tout le monde n’est pas préparé à cela, c’est certain !

Plus d’informations 

Chats de lamu_Delfour

éditions Ulmer

 Julie Delfour, Les chats de Lamu, sur les traces des premiers chats
 éditions Ulmer, 24,90 euros.

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One Responses

  1. Xayprani Chanthalangsy

    Mr. Stany Khol qui est un ami du Laos et une connaissance de longue date a moi meme, Il m’a parle de vous et j’ai lu avec beaucoup d’attention ce que vous ecrivez sur les chats et notamment sur les chats de Lamu. Il est tres interessant de partager vos sentiments envers les chats et les comparer a l’existance de l’homme. Une philosophie sur laquelle on pourrait mediter.
    Avez vous deja fait des recherches sur les chats en liberte au Laos. Cela m’interesserait de voir comment vous voyez les choses.
    Au plaiisr de vous lire et vous rencontrer avec Stany.

    Cordialement.

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