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Chez les animaux, l’union fait la force
30 mai 2016
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Chez les animaux, l’union fait la force

Les comportements de synchronisation s’observent chez de nombreuses espèces, pratiquement chez tous les êtres vivants. Etre synchronisé avec d’autres individus signifie accomplir la même action, en même temps et au même endroit que les autres congénères. Ce type de comportement s’observe dans les groupes intraspécifiques et les dyades. Deux chercheuses françaises en éthologie, Florence Gaunet et Charlotte Duranton, ont mené une étude présentant un état des lieux synthétique de la synchronisation comportementale, afin de mettre en lumière la valeur adaptative d’un tel phénomène chez les individus. Les auteurs ayant constaté que certains groupes stables ou les dyades se composent d’individus d’espèces différentes, et encouragent fortement des recherches plus spécifiques sur l’existence d’une synchronisation comportementale interspécifique.

Etre synchronisé avec d’autres individus se caractérise par trois paramètres :

  • synchronisation temporelle : les actions sont réalisées en même temps. Elles peuvent être différentes ou similaires, le point ici est le timing
  • la synchronisation de l’activité : le même comportement est exprimé au même moment
  • la synchronisation « géographique » : les individus agissent au même endroit au même moment

Ces trois paramètres sont généralement observés ensemble et cités comme preuves d’une synchronisation comportementale au sens large. Les individus ne choisissent pas telle ou telle synchronisation, ils les accomplissent souvent ensemble.

But de l’étude

La synchronisation comportementale étant un phénomène largement répandu parmi les êtres vivants et qui disposent de nombreuses valeurs adaptatives. Il est donc intéressant de l’étudier dans une perspective éthologique. Les auteurs se sont donnés pour but de montrer les avantages de la synchronisation au sein d’un groupe ainsi qu’au sein d’une dyade.

Au sein d’un groupe, la synchronisation comportementale réduit plusieurs risques.

  • Réduire les risques de prédation sur la progéniture

C’est l’une des premières causes de mortalité chez de nombreuses espèces. La période suivant la naissance est celle où les petits sont très vulnérables, et donc des proies faciles pour les prédateurs. On considère que la prédation est responsable de 67% des morts juvéniles, loin devant la faim, les accidents ou la maladie (Linnell et al, 1995). Chez certaines espèces comme le porc-épic, celle-ci peut même atteindre 90%.

Les canidés souffrent également de ce phénomène, la première cause de mortalité chez les jeunes chiens sauvages d’Afrique étant les lions. Certains prédateurs se sont même fait une « spécialité » de tuer les petits, comme les jaguars qui ne tuent que les veaux de moins de 12 mois et qui constituent 58% de leur alimentation (Rosas-Rosas, Bender & Valdez, 2008).

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Chez les canidés sauvages d’Afrique, les attaques de lions et autres félins sauvages sont la première cause de mortalité juvénile © 169169

Une des stratégies naturelles mises en place par les groupes d’animaux pour réduire les risques de prédation est de synchroniser le cycle de reproduction : des individus d’un même groupe se retrouvent gestants en même temps. Générer une production de nouveaux-nés, suffisamment importante en nombre pour « contenter » les prédateurs, au même endroit et au même moment, permet d’augmenter l’espérance de vie d’un certain nombre de petits, permettant aussi de mutualiser la surveillance du groupe et d’optimiser sa protection (Roy Nielsen, Parker & Gates, 2008 ; Yasaka, Terazawa, Koyama & Kon, 2003).

Lorsque les parents sont capables de protéger activement leur progéniture des prédateurs, la synchronisation parentale est un autre type de synchronisation reproductive qui peut faire son apparition. Chez les oiseaux et les mammifères, les adultes synchronisent leurs comportements pour dissuader les prédateurs et ainsi protéger les petits. Chez le diamant mandarin, on observe un très haut degré de synchronisation des visites au nid permet de réduire l’activité autour de lui et ainsi réduire les risques de prédation (Mariette & Griffith, 2012). Chez les antilocapres, les petits nés durant le pic de la période annuelle de reproduction survivent plus longtemps que ceux nés en-dehors de cette période (Greff, Bray, Kilbride & Dunbar, 2001). La synchronisation des naissances permet aux adultes de renforcer les défenses du groupe et de créer la confusion pour les prédateurs. On observe également ce comportement chez les chauve-souris sauvages et captives (Porter & Wilkinson) ou les primates (Boinski, 1987).

  • Augmenter l’efficacité des stratégies anti-prédation

Lorsque tous les individus forment un groupe cohésif, chaque membre bénéficie d’une meilleure protection contre les prédateurs que s’il était seul (Conradt & Roper, 2000). Etre synchronisé avec les autres membres du groupe est donc essentiel pour chacun, afin d’améliorer ses chances de survie (Inman & Krebs1987), Hernandez-Matias et al, 2003)

Dans un premier temps, cette synchronisation de groupe permet de créer des moments collectifs, bien connus chez les insectes, les poissons, les oiseaux, certains ongulés et les primates. La tendance présente chez les individus de suivre la même direction que son voisin permet d’organiser des changements de direction rapides afin d’éviter des menaces ou des prédateurs (Couzin, 2009). De plus, lorsque tous les membres d’un même groupe se déplacent vers un autre endroit, cela permet à chacun de rester proche de ses congénères et de réduire le risque d’être attrapé par un prédateur (Foster & Treherne, 1981 ; Inman & Krebs, 1987).

La synchronisation comportementale augmente l’efficacité des défenses actives des individus face aux prédateurs. En réalisant la même action en même temps, les proies sont plus en sécurité grâce au nombre. Les éléphants, les bisons forment ainsi des cercles de défense face aux prédateurs (Deneubourg & Goss, 1989). Chez les oiseaux, être synchronisé permet une détection plus précoce des prédateurs et une efficacité plus grande de rassemblement contre eux.

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Comme beaucoup d’animaux sauvages, proies naturelles vivant en groupe, les bisons ont mis au point des stratégies de synchronisation pour contrer les prédateurs © Krzysztof Wiktor

Enfin, la synchronisation permet aux membres du groupe de renforcer leur vigilance face aux prédateurs (Beauchamp, 2015). Chez les proies, cela consiste à scanner l’environnement proche pour y détecter une menace potentielle. Une vigilance synchronisée se construit ainsi avec une alternance de périodes durant lesquelles plusieurs membres du groupe surveillent les alentours en même temps, et de périodes où seuls quelques individus assurent la surveillance synchronisée. Cette synchronisation est adaptative en ce sens qu’une détection directe du prédateur permet ensuite une fuite plus rapide (Beauchamp, 2015).

Etre occupé en même temps à dormir ou à chercher de la nourriture peut également perturber les prédateurs grâce à l’effet de dilution.

  • Augmenter la cohésion sociale

Etre synchronisé avec les autres membres du groupe est un prérequis essentiel d’une bonne cohésion sociale (Bertram, 1980 ; Engel & Lamprecht, 1997). Moins il y a d’harmonie et de synchronisation, plus le groupe risque de se séparer (Conradt & Roper, 2005). Lorsque l’on considère le lien entre cohésion sociale et synchronisation, il faut s’intéresser aux états comportementaux plus qu’à des activités spécifiques. La cohésion sociale se base sur l’activité ou l’inactivité des individus au même moment, quelles que soient ces activités. Chez les ruminants, des périodes d’activité alternent avec des périodes de non activité, mais toujours en synchronisation (Rook & Penning, 1991).

La synchronisation comportementale dans les duos

Les comportements de synchronisation ne s’observent pas uniquement chez les groupes, mais également entre deux individus. Les animaux fonctionnant en paire tirent un bénéfice de la synchronisation de leurs actions. Ainsi, chez les manchots empereurs, le fait de se blottir de façon synchroniser rend l’opération moins énergivore et renforce le couple (Ancel, Beaulieu, Le Maho & Gilbert, 2009). Chez les dauphins, la synchronisation de la nage démontre un haut niveau d’affinité entre les individus (Sakai, Morisaka, Kogi, Hishii & Kohshima, 2010).

Chez les humains, les relations de couples ont été évidemment abondamment étudiées. La coordination temporelle et de l’activité indique le niveau de synchronicité entre deux individus. Chez l’homme, la synchronisation comportementale des actions se traduit souvent par une imitation, soit émotionnelle (montrer ses émotions comme l’autre), soit faciale (imiter les expressions de l’autre), comportementale (imiter les manières, postures et gestes de l’autre), enfin verbale (adopter les caractéristiques et les tics de langage de l’autre).

Chez les humains, cette synchronisation a permis d’améliorer la communication entre les individus en leur permettant de signaler entre eux une connivence de leurs états intérieurs (Guéguen, Jacob & Martin, 2009). Durant une conversation, il a été observé que celui qui écoute synchronise rythmiquement les mouvements de son corps avec le discours et les mouvements de celui qui parle, fluidifiant ainsi les interactions (Kendon, 1970). Les nouveaux-nés eux mêmes sont sensibles au rythme du langage, non seulement de leur mère mais d’autres adultes, et ils bougent en rythme avec lui-ci (Condon & Sander, 1974). Cette synchronisation est essentielle dans l’acquisition du langage et de la communication entre les individus.

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Le lien mère-enfant se construit beaucoup par l’échange de regards et la synchronisation comportementale (© curlymary)

Enfin bien sûr, la synchronisation permet de nourrir les relations et les liens tissés entre les individus (Chartrand & Bargh, 1999 ; Emanuel, 2012 ; Guéguen et al, 2009). Entre un nouveau-né et sa mère, l’échange de regards permet de créer un lien et une relation entre les deux, essentiels pour le développement de l’enfant (Isabella, Belsky & von Eye, 1989). Chez les adultes, il a été observé que les individus appréciaient davantage les êtres synchronisés avec eux (même s’ils n’en ont pas conscience) que les autres (Chartrand & Bargh, 1999). Lorsque deux individus présentent des comportements synchronisés, leurs interactions sont plus fluides (Sanchez-Burks, Bartel & Blount, 2000).

Quid de la synchronisation comportementale entre individus d’espèces différentes ?

Des groupes d’espèces différentes, composés d’au moins deux espèces qui se déplacent et cherchent leur nourriture ensemble. On en trouve chez les oiseaux, chez les mammifères dans divers habitats, ainsi chez diverses espèces de tamarins, de dauphins, d’impalas. Des groupes interspécifiques ont également été observés chez les insectes et les poissons.

Deux hypothèses expliquent les bénéfices que tirent les animaux d’espèces différentes à former un groupe : une recherche de nourriture plus efficace et une stratégie anti-prédation plus efficace. Pourtant, la synchronisation au sein de ces groupes a été peu étudiée. Une seule étude (Paukner, Anderson, Borelli, Visalberghi et Ferrari, 2005) s’est intéressée à la synchronisation comportementale dans les groupes interspécifiques, en l’occurrence des singes capucins et des humains.

Est-ce que ce type de relations peut exister entre primates et non-primates ? Ces groupes ne sont pas très courants mais ont été observés empiriquement. On trouve des groupes stables de singes et de chiens en Inde, ou de chiens de montagne et de moutons en France. On trouve aussi des dyades comme en témoignent plusieurs vidéos, entre orangs-outans et chiens (voir l’histoire de Suryia et Rosco).

Enfin, la dyade interspécifique la plus évidente reste celle de l’humain et du chien. Les deux individus interagissent quotidiennement par le jeu, le sommeil partagé, ou le simple fait de partager le même espace. Néanmoins, la synchronisation entre chien et humain n’a pas été étudiée à ce jour, bien qu’elle le mérite amplement, pour en apprendre davantage sur les processus cognitifs à l’oeuvre chez chaque espèce.

Références

C. Duranton, F. Gaunet, Behavioural synchronization from an ethological perspective : overview of its adaptive value, Adoptive Behavior, 2016

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4 Responses

  1. GIOANNI Christiane

    je suis très intéressée par un de vos ouvrages sur la dyade humain chien ….peut trouver un ouvrage sur ce sujet en français?
    Merci de votre réponse
    bien cordialement
    mme Gioanni

    1. Pet in the city

      Bonjour, il ne s’agit pas d’un ouvrage mais d’une étude scientifique. J’ignore s’il existe des livres déjà écrits exclusivement sur le sujet !
      Bonne journée à vous

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