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Maternages collectifs chez les chats : une imitation des sociétés humaines ?
7 juin 2016
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Maternages collectifs chez les chats : une imitation des sociétés humaines ?

Avec le printemps, il n’est pas rare de voir arriver des nouveaux-nés chez nos animaux de compagnie, surtout si ces derniers sont libres de vivre leur vie. Chanel est de ceux-là, et nous avions fait le portrait de cette chatte libérée à l’automne dernier (http://petinthecity.fr/2015/09/28/chanel-une-femme-liberee/)

Réglée comme une pendule, Chanel n’a pas dérogé à son rythme habituel et a produit cette année encore une petite portée de 2 chatons, tous en excellente santé.

Mais cette année, le maternage comporte une grande originalité : Reza Shah, la fille que Chanel a eue l’année dernière et qui est restée vivre avec elle, a également eu une portée de 4 petits. La nichée compte donc 6 chatons de deux mamans différentes, liées par le sang, la fille aînée participant activement aux soins de ses petits demi-frères et sœurs. Durant les 15 premiers jours suivant les naissances, Reza Shah a beaucoup observé sa mère, puis l’a secondée, et très vite s’est retrouvée à s’occuper parfois exclusivement de ses chatons. Les échanges vocaux et gestuels entre Chanel et elle sont extrêmement nombreux, les deux femelles semblant organiser les maternages et « l’éducation » des petits avec une parfaite compréhension.

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Reza Shah dans son arbre à chat, gardienne des bébés (à gauche), et Chanel (à droite) (Crédit : E.Carre)

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Et aux pieds de Chanel, on trouve… un premier chaton (Crédit : E.Carre)

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Et puis en fait deux ! (Crédit : E.Carre)

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Et lorsque Reza Shah quitte son terrier, on découvre d’autres petites créatures… (Crédit : E.Carre)

La petite famille est installée dans l’appartement de Thierry, son propriétaire, évidemment ravi de la situation : « C’est absolument magique à observer. Le maternage dans de bonnes conditions d’environnement (environnement sécurisé, nourriture variée et en abondance, température, couvertures, panières…) est générateur selon moi d’un énorme bien-être pour les deux femelles. J’oserais même parler d’états extatiques. La maternité « transforme » clairement Chanel, elle est plus démonstrative, plus bavarde, et elle ne présente aucun comportement marqueur de stress, de peur ou d’anxiété. »

Cette remarquable coopération est-elle exceptionnelle chez les chats ? Pas si sûr. « Dans le cas des regroupements de chats errants vivant librement, on peut observer une coopération dans les soins et l’élevage des jeunes, principalement entre femelles de la même famille, explique Brunilde Ract-Madoux, éthologue au refuge AVA. L’élevage en communauté serait plus fréquent dans les groupes où la nourriture est abondante et largement répartie, la tolérance entre les individus étant alors augmentée. Dans ces cas-là, les femelles ne quittent pas ou peu leur groupe natal (philopatrie), les mères et filles partagent en partie leurs domaines de vie, les liens entre femelles de même famille sont plus forts qu’avec les autres femelles. Certaines d’entre elles s’occupent de chatons même si elles n’en ont pas. » Le cas de Chanel et Rezah Shah se trouve ici confirmé.

Dans la nature, l’élevage en communauté augmente le succès de l’élevage des jeunes et leur taux de survie. Selon les situations, les bénéfices de ce comportement varient : défense du nid/des nids, défense des jeunes contre les mâles ou les prédateurs, adoption des petits orphelins, apport de nourriture augmenté, allaitement communautaire, toilettage mutuel (diminution des parasites), aide dans la thermorégulation par temps froid, etc.

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Séance de toilettage, mais les chatons ne sont jamais bien loin… (Crédit : E.Carre)

En tant qu’humains, on ne peut que s’étonner et admirer ce mode d’éducation basé sur la coopération et l’entente, qui évoque tout de même quelques similitudes avec nos propres sociétés. Pour Eric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon – Jean Moulin et spécialiste de l’histoire des animaux, ce report de maternage ne repose pas seulement sur une « projection » anthropomorphique. Le phénomène observé en l’occurrence chez des chats domestiques (et non libres) aurait une construction bien plus complexe : « Nous appartenons tous, humains et animaux, à des communautés du Vivant. Les éthologues notamment hongrois ont étudié depuis une quinzaine d’années la co-évolution qui s’est opérée entre les humains et les animaux domestiques, il existe une réelle complicité entre eux et nous. Et il est évident que le chien ou le chat du 19ème siècle n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui, ne serait-ce que dans le rapport au maître.

Concentrons-nous en l’occurrence sur le chat : ce comportement de maternage est-il naturel, propre à son espèce ? Ou serait-ce une « imitation » d’un comportement humain ? Cela n’engage que moi et mes observations personnelles : ce comportement de maternage collectif ne me semble pas naturel, mais bien acquis. On a du mal à se dire que le chat peut être très différent d’une époque à une autre, d’une civilisation à une autre. Mais il n’existe pas selon moi d’ « Idée » du chat avec les comportements qui devraient obligatoirement aller avec : indépendance, territorialité, caractère rebelle, etc.

Il existe bien en revanche entre les chats et nous des phénomènes d’adaptation réciproques, les chats possédant des dispositions favorables qu’ils ont pu exprimer face à la situation du moment. L’environnement dans lequel ces chattes ont évolué me semble capital pour expliquer leur comportement et ce mimétisme des manières humaines. Cela semble véritablement le résultat d’un apprentissage au contact de l’humain ».

Thierry ne vit pas au quotidien dans une maternité humaine… Cependant, son appartement est situé juste au-dessus de sa clinique. Libres de se balader entre les niveaux, Chanel et Reza Shah sont chaque jour les témoins d’une communauté humains-animaux basée sur l’entraide, les soins, la sécurité, le nourrissage en quantité suffisante. De plus, elles ont déjà pu observer quelques chiennes de Thierry avec leur portée, de la naissance au sevrage, et des soins que l’humain prenait de tous les membres de ces familles. Le fait collectif est une caractéristique évidente de leur quotidien.

Il existe très certainement chez les chats une disposition naturelle favorisant le maternage collectif lorsque l’environnement s’y prête. Dans le cas de Chanel et Reza Shah, cet « instinct » s’est peut-être déclenché au contact de l’environnement sécurisant et collectif dans lequel elles vivent. Cela créé indubitablement un lien supplémentaire entre les chattes et leur maître, une similitude d’actions qui les rapproche encore un peu plus et crée une véritable famille interspécifique, dont l’observation a un charme à la fois sécurisant et fascinant.

Plus d’informations

Références bibliographiques :

Deag J. M., Manning A. & Lawrence C. E., 2000, Factors influencing the mother-kitten relationship, In: The Domestic Cat: the Biology of its Behaviour (2nd Ed. D. C. Turner & P. Bateson, Cambridge University Press), p. 23-45.

Feldman H. N., 1993, Maternal care and differences in the use of nests in the domestic cat, Animal Behaviour, Vol 45 (1), p. 13-23.

Macdonald D. W., Apps P. J., Carr G. M. & Kerby G., 1987, Social dynamics, nursing coalitions and infanticide among farm cats, Felis catus, Ethology, Vol 28 (Suppl),p. 66.

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