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Pourquoi parle t-on à nos chiens comme à des enfants ?
1 mai 2017
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Pourquoi parle t-on à nos chiens comme à des enfants ?

Sarah Jeannin est psychologue clinicienne, déjà présentée dans nos colonnes pour sa participation aux consultations de médecine du comportement du docteur Bedossa au Chuva (relire notre article) Pour son doctorat en éthologie, elle a présenté une thèse en décembre 2016 sur l’étude de la communication vocale adressée au chien (« La relation homme-animal : étude de la communication vocale adressée au chien (Canis Familiaris) ».

Dans la société occidentale actuelle, les propriétaires présentent un lien émotionnel très fort à leur chien de compagnie, que de nombreux auteurs ont comparé au lien parent-bébé.  Cette dimension affective, ou « lien émotionnel » unique entre l’homme et le chien et le système de communication qui s’est mis en place entre ces deux espèces, repose en grande partie sur les capacités sociales et cognitives des chiens ; aptitudes qui leur ont permis de s’ajuster à l’homme (D’Aniello et al. 2015). En effet, les chiens sont extrêmement performants dans la reconnaissance des émotions humaines et dans l’utilisation de la communication référentielle humaine (regard, gestes, intonations). Ainsi, la communication particulière entre l’homme et le chien s’inscrit dans le cadre d’une relation émotionnelle et affective, et repose sur des compétences socio-cognitives complexes.

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Sarah, ainsi que Gérard Leboucher, enseignant-chercheur au laboratoire éthologie, cognition et développement de l’université Paris Ouest Nanterre, son directeur de thèse, ont répondu à nos questions sur ce long et minutieux travail.

Pet in the City : Pourquoi avoir choisi ce sujet d’étude en particulier ?

S.J : Cela est parti de mon expérience personnelle, je me suis toujours surprise à parler de manière « gaga » à mes animaux, et même dans les zoos d’ailleurs ! Et que… j’étais loin d’être la seule à le faire. Puis, je me suis posé la question : « finalement, est-ce que cela a un intérêt ? » (Pour nous ? Pour eux ? Pour la communication interspécifique ?). Me voici donc avec la problématique de ma thèse : parle-t-on dans toutes les situations de cette manière à nos animaux ? Sont-ils plus réceptifs à ce type de discours ? Et puis c’est un sujet qui touche à la fois à l’humain et à l’animal ; ayant une formation initiale de psychologue clinicienne et un intérêt personnel pour l’animal de compagnie, ce sujet me permettait de réunir les deux domaines.

Pet in the City Comment expliquez-vous la formation d’attitudes parentales entre les humains et leurs chiens ? Tu cites, Sarah, une étude (Herzog, 2014), qui explique que « les humains semblent avoir des caractéristiques innées qui facilitent la formation d’un lien affectif à des membres d’autres espèces. » Est-ce propre d’ailleurs aux chiens ou retrouve-t-on le même comportement avec les chats ?

SJ : L’être humain est une espèce sociale, le chien aussi. Ce qui facilite les interactions entre ces deux espèces. Cependant, ce lien se retrouve également dans les interactions homme-chats, le chat étant considéré comme une espèce solitaire (ce qui reste à débattre). On retrouve même dans certaines tribus d’Amazonie des femmes qui allaitent des nourrissons d’autres espèces (bébés singes) !

GL : Ces comportements se retrouvent avec les chats aussi. Du moment que l’animal est considéré comme un compagnon familier, on peut retrouver ces liens particuliers. Ces liens reposent sur des soubassements endocriniens et neuronaux impliqués dans la relation parentale chez les deux espèces. On constate finalement un détournement d’objet du bébé vers le chien pour l’humain.

Pet in the City : Question peut-être bête, mais : pourquoi les scientifiques ont d’emblée repris les protocoles expérimentaux utilisés pour l’étude du lien parent-bébé lorsqu’il s’agissait d’étudier la communication humain/chien ? A t-on, de tout temps, communiquer avec son chien de cette façon, de sorte que le recours à ce protocole était évident ?

SJ : A mon sens on part de ce qu’on connait. Ces protocoles ont ensuite été adaptés tant bien que mal à l’espèce étudiée. Et je pense qu’il y avait toujours cette idée de comparer comment nourrissons et chiens/chats, bien qu’éloignés d’un point de vue phylogénétique, parviennent à s’adapter, se développer dans cet environnement social similaire.

GL : Ces protocoles n’ont pas été systématiquement repris. Compte tenu du fait que le chien dans nos sociétés occidentales a souvent un statut qui ressemble à celui de l’enfant, ce n’était pas déplacé ou étonnant.

Pet in the City : D’après les études que tu mentionnes, on trouve des homologies cérébrales et hormonales entre le comportement des mères avec leurs enfants et celui des propriétaires avec leur chien. Comment cela a-t-il pu apparaître ?

GL : Tous les humains ne communiquent pas de cette manière avec leurs chiens et surtout, avec tous les chiens (cf. chiens errants, chiens de travail…). Tout dépend aussi du statut socio-économique de la famille (Baratay 2017). A mon sens non, les humains n’ont probablement pas communiquer de cette manière de tout temps (cf. ouvrages d’historiens comme Eric Baratay).

SJ : Moi je pense que c’est très certainement lié en effet à la place et au statut de l’animal de compagnie dans nos sociétés occidentales. De la même manière que la place de l’enfant n’a pas toujours était celle qu’on connait aujourd’hui. Mais rien ne nous permet de répondre de manière certaine.

GL : Cela existait depuis toujours, ce n’est pas apparu pour la relation humain-chien, c’est simplement un détournement de processus biologiques existants dans les deux espèces. Détournement favorisé en raison du développement d’une proximité importante entre les chiens et les humains depuis des milliers d’années.

Pet in the City : Pourquoi les chiens sont-ils si sensibles à ce mode de communication de la part des humains ?

GL : Dans les deux espèces (chiens et humains) et chez de nombreuses autres espèces, les sons aigus correspondent à des signaux non menaçants, tandis que les sons graves correspondent à des signaux menaçants. Ce sont en quelque sorte des universaux (cf. Ouvrages de Darwin 1859, Ohala 1984, Morton 1977) innés.

SJ : Et puis, il y a certainement eu un apprentissage chez les chiens adultes, par conditionnement : « quand mon maître me parle comme ça, c’est positif, lié à des interactions positives ». Là, on est dans l’acquis.

Pet in the City : La néoténie est un phénomène intéressant : doit-on considérer qu’au fil des siècles et du processus de domestication, l’homme aurait « façonné » certaines races de chiens de façon à leur conserver des traits juvéniles ? Ou serait-ce au contraire une caractéristique présente biologiquement chez les chiens et qui expliquerait notre attirance pour cette espèce, comme le suggèrent Borgi & Cirulli ?

GL : La néoténie est sans doute corrélée avec la docilité des animaux. Donc, oui, comme on l’a fait avec les taureaux par exemple en sélectionnant ceux qui avaient les cornes les plus courtes pour éviter les blessures mortelles (Cf. Brian Fagan 2016), les hommes ont façonné les races de chiens.

SJ : Cela est très visible chez certaines races de chiens de compagnie comme les bichons maltais par exemple ou les chihuahuas. On ne sélectionne pas seulement des traits physiques mais aussi des traits comportementaux qu’on retrouve en général chez les jeunes : moins agressifs, joueurs etc.

Pet in the City : Vous soulevez un point qui est très intéressant : la différence entre une relation et un lien émotionnel. Une relation suppose réciprocité, tandis qu’un lien est unilatéral. Le chien ne serait pas forcément aussi attaché à son maître que ce dernier l’est envers lui.

Est-ce qu’on peut alors comparer le lien (et donc la communication) parent-bébé à celui du propriétaire/animal ?

SJ & GL : En fait nous avons utilisé le terme « lien émotionnel » pour éviter d’employer le terme « attachement » qui a une histoire bien particulière et fait référence à l’attachement filial décrit et définit par Bowlby. En aucun cas on ne veut dire que le lien émotionnel qui unit un chien à son maître ne pourrait pas être aussi fort que celui du maître envers son chien. Cela est très difficile à appréhender, on n’est pas à la place du chien, on n’a pas pour le moment les outils qui nous permettent de mesurer le degré d’attachement. Il n’est pas possible de poser la question au chien directement, contrairement à l’humain.

GL : J’ajouterais qu’il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour !

Pet in the City : On retrouve le principe d’unilatéralité dans le degré de compréhension entre les deux partenaires : les chiens nous comprennent plus qu’on ne pense, mais nous ne savons pas encore bien décoder leurs propres signaux. Comment cela se fait-il ? Que pouvons-nous y faire ?

GL : « Ils nous comprennent plus qu’on ne le pense »…. On n’en sait rien ! Les protocoles expérimentaux sont mis au point par les humains, avec nos propres systèmes de références, donc emprunts de notre subjectivité.

SJ : La cognition du chien est un domaine très récent, à peine 20 ans ! De la même façon, il existe très peu d’études qui ont étudié les capacités des humains à lire, à comprendre les signaux de communication des chiens. On manque d’études et à mon sens, on ne sait pas s’ils nous comprennent mieux qu’on ne les comprend !

GL : Cela voudrait dire qu’on sait ce qu’ils comprennent et on n’en est pas là !

SJ & GL : Nous devrions passer plus de temps à observer sans a priori (le plus objectivement possible). Observer les relations des animaux entre eux d’une part, et les relations des animaux avec nous humains d’autre part.

Pet in the City : A l’issue de tes observations, Sarah, peux-tu dire :

  • que les chiens savent décoder nos émotions et notre langage, verbal et non-verbal ?

  • Qu’il y a un intérêt à s’adresser directement à notre chien ?

  • Qu’ils sont « éduqués » à comprendre ce langage ?

SJ : Je ne pense pas qu’on soit en mesure à l’heure actuelle de conclure de manière si générale. Les chiens discriminent et semblent reconnaître certaines de nos émotions (1 étude ! Albuquerque et al. 2015), les techniques d’imagerie cérébrale montrent que les chiens ont des zones cérébrales spécialisées dans le traitement des voix humaines, localisées au même endroit que chez les humains, qu’ils traitent de manière différentielle les intonations et le contenu verbal. Mais de là à dire qu’ils comprennent ce que nous disons, cela n’a pas été assez étudié… ! Idem pour la notion d’empathie : les chiens sont sensibles à nos émotions, mais parviennent- ils à se mettre à notre place et à ressentir ce que nous ressentons ? Cela reste à démontrer.

GL : Problème d’intersubjectivité entre espèces différentes…

SJ : Sur le fait de s’adresser directement au chien : les intonations qui accompagnent le discours humain renforcent la compréhension du chien. Les chiens apprennent à associer un mot avec une action/un objet, mais comprennent- ils le sens de ce que nous disons ? Là encore, cela reste à démontrer. De plus, peu d’études sur l’utilisation du langage humain par les chiens, seulement deux chiens testés !! et deux Border Collies… Rico et Chaser. Il faut prendre garde à ne pas généraliser.

Pet in the City : Qu’est-ce que ce travail de longue haleine t’a appris sur la psychologie des chiens certes, mais surtout sur la psychologie humaine (de façon plus large, plus générale) ?

SJ : Je dirai que ce sont davantage mes expériences et mes interactions au sein des consultations de médecine vétérinaires du comportement, en parallèle de mon travail de recherche, qui m’ont enseigné que travailler sur la relation homme-animal implique de considérer deux individus en interaction, et d’adopter à la fois le point de vue de l’un et de l’autre. D’appréhender les interactions de manière globale. Qu’il est nécessaire d’apprendre les systèmes de communication respectifs de chaque espèce. Et ce que je retiens de mon expérience de chercheuse, mais aussi de clinicienne, est qu’à l’image des relations humain-humain, l’essentiel des problématiques inhérentes à la relation homme-animal reposent sur des problèmes de communication. Et je conclurai sur cette idée : le respect commence là où l’ignorance s’arrête.

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2 Responses

  1. Magaly

    Bonjour,
    Est-il possible de se procurer la thèse de Sarah Jeannin? Et par quel moyen ?
    Merci.

    1. Pet in the city

      Bonsoir Magaly, je me renseigne auprès d’elle et je vous tiens au courant ! Bonne soirée

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