Le chat haret, cousin bohème

On les nourrit souvent, mais de loin, ils ne se laissent que rarement approcher et quasiment jamais apprivoisés. Comme si le retour à la vie sauvage était irréversible… Les chats harets sont des chats domestiques, Felis sylvestris catus, retournés à l’état sauvage, qui n’ont a priori pas de contact avec l’homme, mais des regroupements de chats sont souvent observés à proximité des habitations. La densité de chats regroupés varie la plupart du temps selon la disponibilité des ressources (abris, nourriture), souvent influencée par la présence de l’homme. On les retrouve dans tous les milieux, sur tous les continents.

Connaître et étudier le comportement des chats harets, errants, libres, permet entre autres de mieux comprendre le comportement du chat de compagnie et d’offrir aux vétérinaires comportementalistes et aux comportementalistes des outils pour conseiller les propriétaires de chats, notamment pour les aider à aménager au mieux le milieu de vie de leur animal.

Lors d’une journée FormaVet en mai dernier à Namur (Belgique), Edith Beaumont-Graff, vétérinaire comportementaliste, a passé en revue les modes de vie du chat et les comportements qui lui sont associés.

Organisation des groupes

Le chat domestique est présent dans des habitats très variés ; il a été étudié quasiment sur tous les continents par les scientifiques (Liberg et al, 2000). Les résultats de ces études s’accordent à dire que les chats se regroupent autour des ressources vitales, et plus les ressources sont abondantes et largement réparties plus la densité de chats sera élevée (jusqu’à plus de 2000 chats / km²). Cette adaptation à des conditions écologiques très variées montre que l’espèce est douée d’une forte plasticité comportementale.

Au cours de leurs études et observations, les chercheurs ont remarqué que les chats avaient de nombreux contacts et interactions positives entre eux au sein des regroupements ; la nature solitaire stricte du chat est remise en question… Les femelles ont tendance à rester dans leur groupe natal, les mâles se dispersent. Il existe une forme de coopération entre les individus et certains jeunes sont élevés par plusieurs femelles.

La vie en groupe a certains avantages et les chats paraissent en tirer profit mais tous les chats n’ont pas la même capacité de vie en communauté, cette capacité varie selon leur expérience passée et leurs apprentissages : la dispersion au moment du sevrage serait un facteur déterminant, les chats restant dans leur groupe natal auraient une plus forte tolérance de leurs congénères.

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Chat haret au point d’eau

Les regroupements de chats ne sont pas tolérés par tous les humains, en effet, en milieu urbain les nuisances sonores, sanitaires et la prédation ne sont pas acceptés par de nombreux citadins. L’impact de la prédation sur la faune aviaire est très important, bien qu’il soit très difficile d’estimer le nombre annuel d’animaux tués par les chats. En milieu insulaire, l’introduction des chats a fait des dégâts sur la faune telle que les oiseaux marins. Il y a aussi un impact sur les oiseaux des jardins. Différentes mesures telles que des dispositifs sur les arbres, des plantes à odeur repoussantes, le confinement des chats, sont testées afin de préserver la faune dans les milieux à risque. Selon les pays, d’autres mesures sont mises en place, ex : éradication de colonies de chats sur les îles.

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Chats errants au Japon, sur l’Île de Aoshima

De nombreuses études scientifiques montrent que les zones de vies des chats, appelées domaines vitaux, ne sont pas défendues et peuvent se chevaucher considérablement ; ce ne sont donc pas des territoires. Ces domaines vitaux ont des tailles variables selon le sexe, l’âge, la saison de reproduction, la dispersion des ressources, le mode de vie nocturne ou diurne. En général, les domaines vitaux des mâles sont trois fois plus larges que ceux des femelles. En milieu rural, lorsque les ressources sont plus espacées, les domaines de vies sont plus grands (tailles variables : de 0,28 à 178 ha). Ces zones ont un sens très important pour le chat : odeurs déposées, routine, présence de congénères…

Les signaux de communication

  • Visuels : la position du corps, de la queue, des oreilles, la vitesse et la direction de la démarche, sont de signaux bien visibles. Le port des vibrisses, la dilatation pupillaire, le clignement des yeux, la direction du regard, la tension musculaire, sont des signaux plus discrets…
  • Ils interviennent dans toutes rencontres en chats ou entre un chat et un humain, lors de comportements amicaux, de comportements agressifs, de signes d’apaisement, par exemple. Les signaux émis lors de peur ou d’agression : myosis, mydriase, pilo-érection, miction, défécation, vidanges des glandes anales, salivation, sudation des coussinets [utiles à observer en consultation].
  • Olfactifs : marquage urinaire, dépôt de fèces, griffades, frottement (sur des objets ou entre congénères), ils proviennent de différentes sources qui sont les sacs anaux, les urines, les fèces, les glandes podales et les glandes sébacées (de la face et du corps).

L’ensemble des signaux perçus par le chat va constituer le message. Ils sont impliqués dans différents contextes : la relation mère-jeune, la sexualité, les contacts, les situations de peur.

Comportement alimentaire et de prédation

C’est un carnivore strict qui réparti ses repas en 10 à 20 prises de jour comme de nuit et se nourrit de petites proies. Le sevrage va conditionner la préférence ultérieure d’un aliment par les chatons. Les études ont montré qu’il n’y avait pas de réelle règle dans l’ordre de l’alimentation, premier arrivé premier servi. Parfois, les mâles laissent les jeunes se nourrir en premiers.

Chat haret en observation © Wolfgang Kruck
Chat haret en observation © Wolfgang Kruck

C’est un chasseur solitaire et opportuniste. Le temps quotidien consacré à la chasse va dépendre de plusieurs facteurs : dispersion des proies, motivation et expérience du chat, … En moyenne, chaque succès de chasse va dépendre de 3 à 5 tentatives (Fitzgerald & Turner, 2000). Un chat bien nourri peut tout aussi bien chasser : la faim ne déclenche pas la recherche de proie mais augmente la probabilité de mise à mort.

Comportements agonistiques et affiliatifs

Un des comportements agonistiques le plus utilisé chez les chats est l’évitement, cela leur permet de ne pas rencontrer d’individus qui leur sont indésirables. Les domaines de vie des chats vivant dans un même milieu peuvent se chevaucher largement, mais ils ont tendance à ne pas exploiter les mêmes zones en même temps. Ils passent du temps à observer leur entourage, notamment pour repérer l’utilisation de leur domaine vital par les autres chats, ce qui permet d’éviter les rencontres avec les étrangers.

Les agressions entre chats errants peuvent être fréquentes et dépendent de nombreux paramètres : la densité de chats, la quantité de ressources, la saison ou encore la tolérance interindividuelle. Que ce soit pour refuser l’accès aux ressources à un étranger, pour se disputer une femelle, pour protéger un domaine vital, les comportements de menace entre mâles sont souvent spectaculaires et très bruyants. Les séquences comportementales de menace peuvent être très longues, mais n’aboutissent pas forcément à un conflit avec contact.

Chats harets en Crète (Felis silvestris cretensis)
Chats harets en Crète (Felis silvestris cretensis)

Chez le chat de compagnie, lorsqu’un nouveau chat est introduit dans un foyer où un autre réside et une fois que la première période d’adaptation est passée, il est conseillé d’ouvrir les portes pour faciliter la circulation, de leur offrir des postes d’observations et des cachettes. De plus, laisser les chats satisfaire leurs comportements, codes et rituels, peut aider à faciliter l’acceptation du nouveau venu. Intervenir peut accélérer les conflits et les combats qui n’auraient pas forcément eu lieu. Tout dépend, bien sûr, de la tolérance individuelle et de l’expérience précoce et passée.

De nombreux comportements affiliatifs existent, prise de contact, frottement (allomarquage), toilettage mutuel, repos en commun, relations préférentielles, …

Chez le chat, la période sensible, de l’âge de 2 à 8 semaines, est très importante dans le développement du chaton, c’est aussi la période de socialisation avec les congénères et de familiarisation aux humains et aux autres espèces. Laps de temps crucial au devenir du chat adulte de compagnie pour favoriser son adaptation et sa tolérance envers les autres individus.

Le comportement sexuel : résultats d’études scientifiques (dont Natoli & De Vito, 1991)

C’est une espèce dont les mâles et les femelles ont plusieurs partenaires sexuels (polygynie/ polyandrie). Cela permet, entre autres, d’augmenter la diversité génétique au sein des populations. La paternité serait incertaine, cela permettrait-il d’éviter les infanticides ? Les femelles ont des ovulations provoquées lors de l’accouplement. Une des mesures intéressantes pour diminuer la taille des populations de chats errants est de pratiquer la vasectomie chez les mâles : les chats conservent leurs comportements reproducteurs, les mâles empêchent la venue d’étrangers dans la colonie, l’accouplement non fertile provoque 45 jours de pseudo gestation, il y aurait donc moins de captures de chats à faire.

Comparaison avec le chat de compagnie

Son mode de vie est souvent imposé, qu’il vive uniquement à l’intérieur ou qu’il ait accès à l’extérieur. Le confinement lui est imposé, l’adaptation est plus ou moins facile selon son tempérament et son expérience précoce. Il est souvent le seul chat du foyer, donc vivant en mode solitaire, mais n’a pas la possibilité d’assouvir son activité de prédation. Il peut présenter des comportements gênants tels que morsure, griffure, attaque, … il est important de lui fournir une alimentation proche de ses besoins, de nombreux petits repas (laisser la nourriture à disposition en continu) et une incitation à la recherche de nourriture (ex : balle ou labyrinthe distributeurs de croquettes).

En saison de reproduction, le chat non stérilisé peut changer brutalement de comportement, le propriétaire peut s’en étonner : de possibles marquages urinaires, d’agressions redirigées ou de conflits entre chats apparaissent. De plus, les chats errants ou les chats du voisinage peuvent être des éléments perturbateurs pour le chat de la maison, s’ils approchent trop près de son domaine de vie, où si des rencontres ont lieu dans le jardin. De là, découlent des répercussions négatives telles que de l’anxiété : irritabilité, agitation, agression, hyper vigilance, refus de sortir, symptômes organiques (ex : cystites), la dépression : inhibition, boulimie, léchage compulsif, vocalises, ou des fugues.

Il est conseillé d’aménager au mieux le milieu de vie du chat en exploitant la surface verticale, en favorisant des cachettes, en mettant à sa disposition plusieurs points de nourriture et une litière dans un lieu calme et sécurisant. En cas de cohabitation, il faut d’autant mieux aménager le lieu de vie et multiplier les points de nourriture et les litières.

Références:

– Fitzgerald B. M. & Turner D. C., 2000, “Hunting behaviour of domestic cats and their impact on prey populations”, In: The Domestic Cat, the biology of its behaviour. Turner D.C. and Bateson P. (2nd Ed.), Cambridge University Press, pp. 152-175.

– Liberg O., Sandell M., Pontier D. & Natoli E., 2000, “Density, spatial organization and reproductive tactics in the domestic cat and other felids”, In: The Domestic Cat, the biology of its behaviour. Turner D.C. and Bateson P. (2nd Ed.), Cambridge University Press, pp. 119-148.

– Macdonald D.W., Yamaguchi N. & Kerby G., 2000, “Group-living in the domestic cat: its sociobiology and epidemiology”, In: The Domestic Cat, the biology of its behaviour. Turner D.C. and Bateson P. (2nd Ed.), Cambridge University Press, pp. 95-118.

– Natoli E. & De Vito E., 1991, “Agonistic behaviour, dominance rank and copulatory success in a large multi-male feral cat, Felis catus L., colony in central Rome”, Animal Behaviour, vol. 42, pp. 227-241.

Article par Brunilde Ract-Madoux, éthologue à AVA.