On n’achève plus les chevaux !

Pour un cheval qui tombe et se casse une jambe, pas de salut : la « compassion » commande même qu’on l’abatte le plus rapidement possible. C’est la terreur de tous les propriétaires de chevaux et de ceux qui s’en occupent. Gravité de la blessure, nécessité d’immobiliser l’animal le temps de sa convalescence, rééducation, sans garantie d’une motricité retrouvée… Autant de raisons qui font qu’en général, les vétérinaires abattent les chevaux aux membres brisés.

Cela peut pourtant arriver de la façon la plus stupide qui soit, comme pour Mercedes, une jument arabe dont l’histoire a été racontée dans le Huffington Post américain. Il y a 4 ans, cette jument s’est cassé un antérieur et s’est fait une blessure ouverte au genou en galopant dans son pré, près d’Atlanta. Son propriétaire, Phil Yarbrough, n’arrivait pas à se résoudre à la faire abattre, comme tant de chevaux de courses chaque année sur les pistes américaines.

Des vétérinaires de l’université de Géorgie ont opéré Mercedes, en précisant bien à son propriétaire qu’elle avait peut-être 30% de chances de retrouver une bonne motricité après cette opération de 9 heures qui consistait à placer des broches en titanium dans l’antérieur. Quelques heures après le début de l’opération, les chirurgiens étaient encore plus pessimistes, et ont proposé à Phil de l’euthanasier. Il a hésité, s’est demandé s’il n’était pas égoïste en la gardant en vie… Mais a préféré poursuivre l’opération.

Durant toute l’année suivante, Mercedes a été suivie de très près par la clinique, faisant face non seulement à la convalescence mais également à une série d’infections et une maladie inflammatoire et très handicapante appelée « laminitis ». Puis Phil et sa femme Christine ont du organiser son retour chez eux. Aucune solution ne semblait appropriée : en liberté, Mercedes risquait de se refaire mal, et une nouvelle blessure aurait pu, cette fois, être fatale. La confiner, c’était la rendre malheureuse. C’est à ce moment-là que Phil a rencontré Ronnie Graves.

Ronnie Graves avec l’un de ses miraculés
Ronnie Graves avec l’un de ses miraculés

Ronnie Graves a fondé en Floride la VIP Veterinary Inclusive Prosthetics and Orthotics, une sorte de clinique spécialisée où l’on fabrique des prothèses non seulement pour les chevaux atteints de blessures très graves, mais également pour les autres animaux, du chihuahua à l’oie en passant par l’éléphant !

Graves, qui porte lui-même une prothèse de jambe (un accident d’usine lui a sectionné la jambe gauche il y a 40 ans), n’a pas toujours travaillé avec les chevaux. Il a d’abord fabriqué des prothèses pour les humains, conceptualisant même une « manche » étanche qui accentue la ressemblance des prothèses avec de vrais membres. C’est depuis 1997, lorsqu’il a accepté de mettre à profit son savoir pour aider la jument accidentée de son voisin, qu’il travaille pour aider les chevaux en difficulté. Ronnie Graves est devenu rapidement célèbre et s’est vu confier un éléphant, un alpaga et même un bœuf ! Depuis près de 20 ans, il estime à 30 voire 40 le nombre de prothèses qu’il a réalisées, souvent pour des animaux domestiques, une fois même pour un ancien champion de saut d’obstacles.

Question de chance

Malheureusement, tous les chevaux blessés n’ont pas la chance d’avoir des propriétaires attachés et de rencontrer des magiciens comme Graves. On estime que chaque année, rien qu’aux Etats-Unis, 700 à 800 chevaux sont abattus sur les champs de courses suite à des chutes et des blessures. Certaines associations estiment que le chiffre pourrait même atteindre les 2000. Rien qu’en 2014, on en compterait 966. Et 80% d’entre eux meurent effectivement à cause de blessures aux jambes. Tout cela dans un business, celui des courses, qui représente 25 milliards de dollars dans l’économie américaine.

Politiques, professionnels et propriétaires cherchent à rendre le milieu des courses aux Etats-Unis plus transparent. Crédit photo : Fotolia
Politiques, professionnels et propriétaires cherchent à rendre le milieu des courses aux Etats-Unis plus transparent. Crédit photo : Fotolia

Si des soins sont possibles, ils restent néanmoins extrêmement élevés. Rien qu’en chirurgie, il faut compter entre 5000 et 20 000 dollars, plus le prix des prothèses. Par la suite, il ne suffit pas « d’enfiler » la prothèse au cheval et de le laisser vivre sa vie : il faut des soins constants, une surveillance quotidienne, une adaptabilité pour aider le cheval à s’habituer. Enfin, tous les chevaux ne seront pas faciles à manipuler dans des circonstances si difficiles. Plus d’un propriétaire préfèrera donc empocher le prix de l’assurance mortalité, versée au propriétaire si le cheval meure avant un certain âge… Il n’en reste pas moins que, si la plupart des propriétaires décident de faire euthanasier leur animal, c’est avant tout parce qu’ils ignorent qu’ils ont le choix et que des solutions existent.

Ronnie Graves est célèbre mais n’est pas le seul dans sa spécialité. Pendant plusieurs décennies, les vétérinaires équins Barrie Grant et Ted Vlahos ont multiplié les publications et les conférences sur le sujet, et ont tenté de médiatiser l’existence de ces prothèses ou harnais de soutien pour les chevaux qui, sans cela, ne pourraient plus vivre. Ils se sont même faits les avocats de l’amputation avant remplacement par une prothèse, une solution très radicale que peu de propriétaires acceptent même d’envisager. Barrie Grant estime pourtant que cette chirurgie est très bien maîtrisée depuis au moins 1902. Enfin, Grant et Vlahos comme Graves doivent se battre contre cette idée reçue très commune qui veut que, si un cheval ne peut plus être monté, il n’a plus aucun intérêt. Donc pourquoi gâcher tout ce fric pour en faire une vache dans un pré ? Certains vétérinaires sont sceptiques quant à l’utilité des prothèses et estiment que l’on montre plus de compassion à un cheval blessé en l’achevant qu’en le maintenant péniblement en vie.

Néanmoins, les mentalités évoluent, lentement. Une jeune étudiante vétérinaire spécialisée dans les prothèses, originaire de Louisiane, a même fait la une des journaux locaux en affirmant vouloir suivre les traces de ces prédécesseurs. « C’est idéaliste de vouloir sauver tous ces chevaux, néanmoins j’aimerais pouvoir travailler avec chacun d’entre eux, parce que je les aime et je crois qu’ils méritent de vivre confortablement, même s’ils ont une blessure invalidante. »

Les pouvoirs publics s’intéressent eux aussi de plus en plus au sort des chevaux de course. Une association réunissant politiques, jockeys, propriétaires et ONG militant pour le bien-être des animaux (dont la Humane Society of the United States) souhaite aboutir à plus de transparence et à une régulation des médicaments administrés aux chevaux. Mi-juillet, deux parlementaires démocrates et républicains ont présenté leur projet de loi « Thoroughbred Horseracing Integrity Act » pour lutter contre le dopage des chevaux.

Quelques années en plus

Après être passée entre les mains de Ronnie Graves, Mercedes vit toujours avec ses propriétaires. Elle vient d’avoir 16 ans et porte toujours l’appareil orthopédique que Graves lui a fabriqué : « Sans lui, elle serait condamnée à rester enfermée 24h/24. Avec ça, elle peut courir, s’amuser avec ses congénères et brouter tranquillement dans son pré », explique Graves. Phil Yarbrough, lui, est très heureux d’avoir pris la bonne décision : « Elle est toujours aussi intelligente et sophistiquée, surtout lorsqu’il s’agit de demander à manger. Lorsqu’elle court, on ne voit aucune différence. Je suis vraiment content de pouvoir la garder avec moi quelques années de plus, et en bonne santé ».

Mercedes avec Phil
Mercedes avec Phil

Graves résume en une phrase très simple toute la problématique : « Lorsque j’ai perdu ma jambe, ça m’aurait un peu fait chier qu’on me propose de m’euthanasier alors que je pouvais vivre… La plupart des animaux avec lesquels j’ai travaillé voulaient que je les aide, je le voyais dans leurs yeux. Quand je leur fabriquais un moyen de se déplacer à nouveau, je sentais bien qu’ils en étaient heureux et qu’ils me remerciaient. Pas besoin de mots pour sentir ça. »

Plus d’informations

Le site Internet de la clinique de Ronnie Graves : http://my-vip.com/

La Page Facebook : https://www.facebook.com/VIPVeterinaryProstheticsOrthotics