Incendies en Indonésie : l’analyse de Chanee

Pendant trois mois, des incendies d’origine criminelle ont ravagé les provinces indonésiennes de Sumatra et Kalimantan (Bornéo) et ont fait disparaître des milliers d’hectares de forêt primaire. Les conséquences sur la biodiversité et la population, affectée par le brouillard issu des incendies qui provoquait des infections respiratoires, ont été désastreuses.

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Aurelien Chanee Kalaweit

On ne présente plus Chanee, alias Aurélien Brulé, un Français qui vit depuis 1998 à Bornéo, et qui a voué sa vie à la sauvegarde et la préservation des grands singes, en particulier des gibbons. Son association Kalaweit lutte non seulement pour préserver ces animaux, mais aussi contre leur plus mortel ennemi : les compagnies qui produisent l’huile de palme. Ce sont elles qui provoquent ces incendies ravageurs, afin de liquider plus rapidement la forêt et la remplacer par des plantations de palmiers à huile. A l’aube de la COP 21, Chanee a accepté de faire un point sur la situation.

Pouvez-vous nous faire le point sur la situation ? Les incendies sont-ils maîtrisés aujourd’hui ?

Chanee : Les pluies sont arrivées plus tôt que prévu, heureusement, et sont abondantes. Elles durent depuis 5 jours. A Bornéo, on peut considérer que les incendies sont tous éteints, ce qui n’est pas encore le cas à Sumatra, où certaines zones continuent à brûler. Néanmoins on annonce aussi l’arrivée de la pluie là-bas. Je pense que le pire est derrière nous pour cette année.

Les médias, lorsqu’ils en ont parlé, ont mis l’accent sur l’ampleur des fumées, qui s’étendaient jusqu’à Singapour ou les Philippines. Ces incendies sont-ils plus importants cette année par rapport aux autres ?

Chanee : Pour le moment, je n’ai pas d’estimation valable des dégâts. On parle de 2 millions d’hectares de forêt qui auraient brûlé, mais je n’y crois pas. Sur les milliers d’hectares incendiés, il faut savoir que tout la surface n’est pas forcément constitué que de forêts. Chaque année, une même zone, déjà brûlée, peut être incendiée de nouveau. C’est le cas autour de Palangkaraya (capitale de la province de Kalimantan, ndlr). En 1997-1998, les incendies avaient effectivement été une véritable catastrophe. Ceux de cette année seront-ils plus graves encore ? Pour l’instant nous ne le savons pas.

Il faut savoir que nous avons affaire là au schéma classique de déforestation par le feu, qui n’a rien à voir avec la culture sur brûlis pratiqué ancestralement, notamment par le peuple dayak. Les compagnies exploitant l’huile de palme procèdent ainsi pour aller plus vite, « nettoyer » les zones de la forêt et cultiver ensuite du palmier à huile. Si les incendies sont parus plus graves cette année, c’est parce que la végétation avait beaucoup souffert de la saison sèche très rude que nous avons subie, en plus du phénomène El Ninõ. Mais depuis 20 ans bientôt, c’est ainsi tous les ans. On assiste à l’extension des plantations après les feux, cela coûte moins cher que de défricher.

Les pertes pour le patrimoine environnemental sont immenses, et les autorités ne semblent rien faire à la hauteur de la situation.

Le gouvernement est-il corrompu et avide au point de détruire ce qui fait aussi sa richesse et son attraction touristique, et en plus de mettre en danger la population humaine ?

Chanee : Il faut savoir que depuis 1998, les provinces d’Indonésie sont relativement indépendantes, ce qui rend l’intervention de l’Etat central très compliquée. Kalimantan est une province où la corruption, le népotisme et les intimidations sont monnaie courante, et sont telles qu’il n’y a effectivement que le gain rapporté par l’huile de palme qui compte. Il engraisse tous les petits chefs, du chef de district au gouverneur. Le poids économique est tel qu’on se fiche de ne plus pouvoir laisser atterrir les avions sur l’île ! Le 21 octobre dernier, j’ai posté une vidéo sur mon site qui a fait plusieurs milliers de vues en quelques jours. J’y interpellais le président indonésien sur cette situation.

J’y explique comment les forêts sont en train d’être détruites par des propriétaires terriens qui les vendront ensuite aux compagnies d’huile de palme. Ce procédé est invisible dans le cadastre et inconnu des autorités. J’ai des photos aériennes prises pendant un an et demi qui prouvent ce que j’avance. J’ai très vite été convoqué par la Ministre de l’Environnement indonésien. Et comme par hasard, pour vous montrer à quel point de corruption on se trouve, peu de temps après la diffusion de ma vidéo, le Bureau des archives du gouverneur de Kalimantan a brûlé. Deux personnes ont été inculpées à ce jour, mais cela dénote un climat où l’Etat est impuissant, et c’est anormal.

Le problème semble donc que l’État est à la fois juge et partie, puisque ses délégués dans les provinces font ce qu’ils veulent…

Chanee : C’est un schéma complexe. En fait le gouvernement central ne peut pas faire ce qu’il veut. Pourtant, il y a non seulement un problème environnemental, mais aussi un problème de santé publique. Les populations développent des troubles respiratoires, ce fut le cas d’ailleurs de mes deux enfants.

Les populations critiquent d’ailleurs l’inaction du gouvernement. Soutiennent-elles votre action ?

Chanee : Il y a quelques temps, j’ai été invité à Djakarta pour débattre à la télévision avec un représentant de l’Alliance des compagnies d’huile de palme. Son argument consistait à dire que cette exploitation était cruciale pour l’économie indonésienne puisqu’elle représentait 5 millions d’emplois. Est-ce vrai ou faux ? Je ne sais pas, mais c’est leur argument. En revanche, du côté de ces mêmes populations, on dit exactement l’inverse, et on me soutient. Moi qui fait de la « com’ anti-huile de palme », si elle était si importante pour ces gens, vous ne croyez pas qu’ils me lyncheraient au lieu de me soutenir ?

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Photo prise le 3 septembre 2015 à Palangkaraya, où l’on ne voyait pas à 30 mètres de distance. Credit : Chanee Kalaweit

Vos réserves ont-elles été préservées des incendies ? Avez-vous pu sauver des animaux qui fuyaient les incendies ?

Chanee : Fort heureusement, elles se trouvent dans des zones que j’ai choisies (à dessein) pour qu’elles soient le moins exposées possible. Ni celles de Bornéo, ni celles de Sumatra n’ont été touchées. Deux de nos gibbons sont morts à cause de problèmes respiratoires, et les autres étaient très peu actifs à cause de l’obscurité engendrée par les fumées, et nous avions 6 vétérinaires qui travaillent à plein temps.

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Sauvetage d’un jeune singe. crédit : Kalaweit

En ce qui concerne les animaux sauvages, nous n’en avons sauvé que très peu. Nous savons de toute façon que certains mourront même s’ils ont échappé aux incendies. Les gibbons par exemple, étant très territoriaux, finiront par se battre sur les territoires où plusieurs familles se retrouveront. J’ai coutume de dire qu’un territoire perdu, c’est une famille de perdue.

A la veille de la COP 21, qui se tiendra malgré les attentats à Paris, quel message souhaiteriez-vous faire passer ?
Quels arguments pourraient faire réagir le gouvernement indonésien à la situation très grave que connaît l’Indonésie ?

Chanee : La solution pour l’Indonésie, c’est une réforme du cadastre. Il doit être mieux encadré. Cela ne suffit pas d’encadrer les compagnies, il faut que la législation suive. Par ailleurs, il faut geler l’octroi de nouvelles concessions pour l’exploitation de l’huile de palme. Bornéo et Sumatra sont déjà ravagées, mais maintenant cela se poursuit en Papouasie. Il faudrait que le gouvernement et les compagnies s’accordent sur une surface maximum à allouer à cette exploitation, et que cette limite ne soit jamais dépassée. Je serais prêt à en faire moi-même la promotion si on pouvait être sûr qu’un tel accord serait respecté. La forêt qui a disparu, de toute façon, ne reverra jamais le jour. Alors il faut préserver celle qui existe encore.
Le seul aspect positif des incendies de cette année, c’est qu’ils ont eu lieu avant la COP 21. J’espère sincèrement que cela servira à faire pression sur l’Indonésie pour faire avancer la question.

 Plus d’informations

Le site Internet de Kalaweit : http://www.kalaweit.org/

La page Facebook de l’ONG : https://www.facebook.com/KalaweitFrance/