Voyage dans l’enfer des laboratoires

Audrey Jougla est jeune, belle, et courageuse. Après plusieurs années d’activisme auprès d’associations militant pour le droit des animaux, elle a passé près d’une année au coeur des laboratoires qui pratiquent des tests sur les animaux. Près de 11,5 millions d’entre eux (rongeurs, mais aussi chiens, chats, primates, et de très nombreuses autres espèces) sont testés et tués chaque année en Europe, pourtant le grand public ignore l’ampleur de la cruauté qui se cache derrière les mots « science » et « santé publique ». C’est pour tenter d’ouvrir nos yeux qu’elle a raconté tout ce qu’elle a vu dans un livre sorti le 23 septembre « Profession : animal de laboratoire » (éditions Autrement).

Diplômée de Sciences Po Paris, Audrey Jougla a toujours aimé les animaux, s’est passionné très vite pour les questions d’éthique animale, au point d’en faire le sujet de son mémoire de recherche en philosophie (« la question de l’expérimentation animale comme ‘mal nécessaire’). L’enquête qu’elle a menée undercover a été une épreuve au quotidien : supporter le regard, la souffrance des animaux qu’elle rencontrait; supporter le cynisme ou la lâcheté des chercheurs et des animaliers qui travaillent dans les laboratoires, qui ne réalisent pas, ou qui préfèrent ignorer, l’absurdité de ce qu’ils font et qui les aliènent; supporter les cauchemars qui l’assaillaient la nuit. Elle n’en est pas sortie indemne. Mais les réflexions qu’elle en a tirées sur notre rapport au Vivant, aux animaux, et sur notre humanité, l’ont enrichie et l’ont encouragée à partager son expérience, pour que nous puissions, nous aussi, prendre conscience.

Votre expérience au sein des militants et des associations de protection animale est particulièrement intéressante car vous faites face à un certain extrémisme.

Pensez-vous à ce titre que la communication des associations de PA, qui usent de ressorts émotionnels et particulièrement de la culpabilisation, fait fausse route ?
Ce n’est en effet pas le meilleur moyen de fédérer les foules autour d’une cause, aussi juste soit-elle, non ?

Audrey Jougla : Je pense que choquer le grand public est un moyen de sensibilisation à la cause animale qu’il faut manier avec parcimonie : dans le cas des abattoirs, l’exemple récent d’Alès montre à quel point il est nécessaire de secouer un peu les consommateurs. Mais il ne faut pas faire que cela car, dans le cas des expériences sur les animaux, choquer peut provoquer une vraie répulsion face au sujet et une envie de faire l’autruche. Les consommateurs n’ont pas non plus à porter toute la culpabilité de la violence que la société actuelle impose aux animaux (et elle est immense et concerne tous les domaines) : c’est la législation qui devrait interdire les élevages intensifs, les parcs comme Marineland ou même les élevages de fourrure. Les gens ne font qu’acheter que les produits qu’on leur propose et tout est fait pour qu’ils ne fassent pas le lien avec la souffrance animale dont ces mêmes produits procèdent.

La Science avec un grand S en prend un coup sévère dans votre livre et c’est tant mieux : vous montrez justement tous ses fondements abusivement prétentieux, ses incohérences, le cynisme qui règne parmi les chercheurs (le fameux « besoin de publier » par exemple), et pire que tout, le refus du changement : n’est-ce pas curieux pour une discipline qui s’érige en force de progrès ?

Audrey Jougla : Tout à fait. Mais le progrès « moral » est malheureusement très lent. Surtout lorsqu’il s’agit de considérer l’animal comme un être vivant méritant notre respect ou même notre protection parce que justement il est vulnérable. Les avancées éthiques de la législation européenne, qui encadre l’expérimentation animale en France, sont d’ailleurs bien plus le reflet d’une préoccupation croissante de la société civile pour les animaux que d’une volonté des chercheurs de se couper d’un « matériel de recherche » animal, dont la science a appris à justifier l’instrumentalisation.

Ce que je ne m’explique pas en revanche, c’est le manque d’encouragement financier de la recherche pour développer les méthodes alternatives (sans animaux), alors que la fiabilité de leurs résultats ou même leur proximité avec les maladies humaines (modélisations, organes sur puces, 3D in vitro) sont prouvées.

Vous évoquez, peut-être pour la première fois dans une enquête, l’élevage de chiens myopathes de l’école d’Alfort, qui est totalement inconnu du grand public.

Avez-vous eu des échanges avec les étudiants vétérinaires de l’école à ce sujet ? Si oui, quelles ont été leurs réactions ?
Par ailleurs, pensez-vous que si le grand public connaissait l’existence de cet élevage il cesserait de donner au Téléthon ?

Audrey Jougla : J’ai rencontré le personnel animalier et les chercheurs qui « travaillaient » (selon leur vocabulaire), avec les chiens, mais je n’ai pas eu d’échanges avec les étudiants vétérinaires. C’est d’ailleurs une vraie question, celle de la place des vétérinaires dans la souffrance animale. Avant cette enquête, j’avais le préjugé que les vétérinaires étaient forcément du côté des animaux — pour le dire familièrement. Or, les vétérinaires que j’ai rencontrés n’étaient pas ceux qui soignent les animaux, comme l’image d’Epinal que l’on peut avoir, mais ceux qui cautionnent l’expérimentation animale et qui encadrent les expériences et l’insoutenable quotidien de ces animaux. C’est d’ailleurs le même cas de figure dans les abattoirs ou pour les élevages intensifs.

Quant au Téléthon, il est très difficile de mettre le grand public face à la réalité de ce à quoi va servir son argent. C’est pourquoi vous ne verrez jamais ces chiens à la télévision, alors que ce devrait justement être les premiers à qui on devrait rendre hommage… Et le problème est la dérive réductrice que cela peut prendre : les gens vont résumer la situation par « on préfère les enfants aux animaux », alors qu’il ne s’agit pas de cela du tout…

Crédit photo : DR
Crédit photo : DR

Vous soulignez très souvent, avec raison, l’analogie que l’on peut faire entre la lutte pour les droits des animaux, la reconnaissance de leur caractère sentient, leur état d’individu, avec les luttes pour les droits des femmes, des hommes non-blancs, en citant Carol Adams « les droits des animaux ne sont pas anti-humains, ils sont anti-patriarcaux« . On sent effectivement au gré de vos multiples rencontres que c’est, très majoritairement, un milieu d’hommes (même si les femmes chercheurs n’ont parfois rien à envier en terme de froideur et de cruauté aux hommes bien entendu), où les gens, à travers leur vision de leur métier et de leur position par rapport aux animaux, démontrent leur vision globale de la société et du monde. 

Peut-on dire finalement que l’amélioration de la condition animale fait partie d’un grand ensemble d’évolutions voire de révolutions qu’il faut entreprendre dans nos sociétés ? Car tout est lié : logiques mercantiles, industries qui exploitent la souffrance humaine (celle des malades) et animales, cynisme… On retrouve ça finalement dans tous les secteurs.
C’est donc tout un modèle de société qu’il faudrait repenser pour progresser ?

Audrey Jougla : Tout à fait. La prise de conscience est globale : elle s’inscrit aussi dans l’inquiétude climatique et écologique. Il est très difficile de dire à des familles qui ne parviennent à boucler leurs fins de mois : acheter des poulets fermiers plus chers ou de la viande élevée en plein air chez votre boucher. En revanche, on peut très bien expliquer : je refuse la cruauté que ce système veut m’imposer, et je refuse de jouer le jeu des ces industries qui font du profit en maltraitant les animaux et en bradant notre santé, et c’est pourquoi je ne mange plus d’animaux. Je suis convaincue qu’on a toujours le choix, et qu’il y aura une transition alimentaire comme il y a eu une transition démographique. Ce n’est qu’une question de temps, et surtout, de ressources : notre société sera obligée de repenser sa logique.

Ce qui m’amène à une question que l’on se pose toujours après avoir refermé un livre d’enquête qui dénonce une réalité particulièrement dure ou injuste.

Au-delà de la culpabilité que l’on peut ressentir, au-delà de la légitime colère, que peut-on faire ?
Quelles seraient selon vous les pistes de solutions ? Car commencer par changer ses pratiques dans son coin, c’est déjà super, mais à échelle plus globale ? Au niveau politique ?

Audrey Jougla : Vous avez raison et sur ce sujet précisément la frustration peut paraître immense car nous sommes tous bénéficiaires un jour où l’autre des expériences menées sur les animaux, et cela malgré nous. L’ICE récente est un exemple de mobilisation incroyable sur ce sujet et à l’échelle européenne.

Primates du centre de primatologie de Niedershaubergen, prises par l’Association Code animal, centre dont l’extension est en cours. Plusieurs manifestations ont eu lieu contre ce centre depuis début 2015, et un militant mène une grève de la faim.
Primates du centre de primatologie de Niedershaubergen, prises par l’Association Code animal, centre dont l’extension est en cours. Plusieurs manifestations ont eu lieu contre ce centre depuis début 2015, et un militant mène une grève de la faim.

Votre exemple du livre de catéchisme est terrifiant : il montre que l’on formate les enfants à une certaine vision du monde anthropocentrée, avec toutes les dérives qui en découlent.

Pensez-vous précisément que dans une optique de changement, l’éducation est primordiale ?
Non seulement au sein de la famille bien sûr, mais évidemment à l’école également.
À ce titre, des notions devraient-elles y être introduites selon vous ?

C’est tout de même un problème de risquer de se taper un zéro parce que l’on refuse de disséquer un animal (mort certes, mais tout de même) en 4ème (mon cas personnel) !

Audrey Jougla : Oui vous avez raison, il faut savoir d’ailleurs que l’objection de conscience n’est pas possible en France : qu’il refuse ou non l’expérimentation animale, le chercheur est obligé d’y avoir recours dans son parcours. L’enseignement sans animaux reste extrêmement minoritaire et ce n’est qu’en novembre 2014 que le Ministère de l’Éducation nationale a clarifié sa position sur la dissection dans les collèges et lycées.

Quant au formatage : je pense en effet que le lobby de la viande ou du lait a fortement influencé l’éducation alimentaire des enfants par le biais des cantines ou des cours de nutrition que l’on peut avoir parfois au primaire ou au collège. Il faudrait alors aussi informer les enfants sur les antibiotiques présents dans la viande pour leur santé et bien sûr les conditions d’élevage, de transports et d’abattage des animaux. De même pour les expériences : savoir ce qui existe aujourd’hui devrait faire partie des sciences naturelles par exemple. Enfin, ce serait bien si le programme de philosophie de terminale intégrer l’éthique animale…

Votre récit est très empathique et sensible, je pense notamment à votre observation des « petites mains » et des « petits doigts » des souris. Toute cette expérience semble vous avoir coûté très cher psychologiquement et émotionnellement, et dans le premier tiers de votre enquête, vous évoquez les doutes qui vous assaillent.

Aujourd’hui, en avez-vous encore ?

Audrey Jougla : Non, car la souffrance est indéniable et les expérimentateurs, même si certains la minimise beaucoup, la majorité ne la nient pas : ils la justifient, ce qui est différent. Les doutes que j’ai pu avoir concernaient la fameuse « nécessité » et l’importance que certains protocoles pouvaient avoir en termes de santé publique. Et avec l’enquête, j’ai compris que nombre d’expériences n’étaient ni nécessaires (car des alternatives existaient et n’étaient pas utilisées, ou bien qu’elles étaient redondantes) ni commanditées pour le bien-être supérieur de l’humanité mais bien plus par le profit.

Lors d’un congrès sur le bien-être animal à Zagreb, j’ai entendu une vétérinaire dire qu’elle ne croyait pas à la cruauté humaine, que cela n’existait pas. Selon elle, ce qu’on appelait cruauté n’était que la manifestation d’une ignorance. Cette question soulève beaucoup d’interrogations sur le plan philosophique.

Pour votre part, qu’en pensez-vous, à la lumière de votre expérience ?

Audrey Jougla : Je pense que la cruauté fait autant partie de notre humanité que la bienveillance. Le sadisme, qui est le plaisir éprouvé par la cruauté, est avéré dans plusieurs cas de maltraitance animale : c’est notamment ce que relate Safran Foer avec le témoignage édifiants de plusieurs ouvriers d’abattoirs qui ne comprennent pas eux-mêmes comment ils ont pu avoir du plaisir à abuser des électrochocs sur les animaux, ou à se venger directement sur des bêtes qui allaient à l’abattoir. Je crois que ces dérives, qui existent aussi dans les laboratoires, posent aussi la question de nos déviances psychiques, ou morales… Devient-on cruel à force d’être dans un environnement violent ? On y est peut-être plus enclins. Mais je me pose toujours la question des raisons qui peuvent pousser à exercer ces professions où il faut clairement faire du mal aux bêtes. Aujourd’hui, je n’ai pas la réponse.

Plus d’informations

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DR

« Profession : animal de laboratoire », éditions Autrement, 17 euros.
Disponible en librairie, Fnac, Cultura, Amazon

www.facebook.com/animaldelaboratoire www.animaldelaboratoire.com

Audrey Jougla a eu la gentillesse de nous fournir quelques liens de vidéos et enquêtes sur les laboratoires. Les images étant le plus souvent très difficiles, nous préférons vous proposer les liens plutôt que d’intégrer directement le contenu dans l’article. Vous êtes libres de les consulter.

– Vidéo de l’association de protection animale PETA, tournée en Caroline du Nord aux Etats-Unis, dans un laboratoire de tests de produits avant commercialisation:
youtube.com/watch?v=ItM2ptst4u8#t=15

– Vidéo de la Humane Society of the United States sur le plus grand laboratoire testant des grands singes, celui de New Ibera, aux Etats-Unis : youtu.be/ZzbAjTpC1EQ

– Rapport de PETA (en anglais) sur les expériences mentales menées sur des bébés singes dans les National Institute of Health aux Etats-Unis, des organisations gouvernementales s’occupant de recherche biomédicale… payées par les impôts des contribuables américains : http://investigations.peta.org/nih-baby-monkey-experiments