Le clicker appliqué aux animaux sauvages

Bon nombre de personnes contestent aujourd’hui l’existence des parcs zoologiques. On peut largement concevoir qu’il est préférable de voir les animaux sauvages en liberté dans la nature qu’en captivité. Néanmoins, une grande majorité de ceux qui peuplent la Ménagerie du Jardin des Plantes, à Paris, ne sont pas nés dans leur élément naturel, et beaucoup d’entre eux sont des espèces rares et menacées d’extinction. Le travail de la Ménagerie est donc avant tout une mission de conservation.

Pour autant, la vie en captivité, on s’en doute, n’est pas toujours facile, l’ennui étant le risque numéro 1 pour tous ces animaux voués, à l’origine, à parcourir d’immenses territoires. Mais depuis quelques années, « l’entraînement » des animaux sauvages s’est généralisé dans les zoos.

Qu’entend-on par « entraînement » ? Il ne s’agit pas de leur apprendre des tours de cirque, loin s’en faut ! Mais simplement de stimuler intellectuellement les animaux, en créant des interactions amicales, positives et enrichissantes pour eux. Venir quand on l’appelle, accepter de s’approcher d’un cône orange nouveau dans l’environnement et donc un peu effrayant, présenter spontanément une partie de son corps afin de faciliter les soins bio-médicaux : l’entraînement est non seulement un enrichissement de l’environnement de l’animal, mais il aide aussi à éviter la coercition ou la sédation pour pratiquer les soins vétérinaires, ce qui est nettement plus agréable tant pour lui que pour l’humain !

Ce rat des nuages (si si ça existe!) a été habitué, au clicker, à entrer dans son kennel pour faciliter les soins vétérinaires et le nettoyage de son enclos. (Crédits : EC)
Ce rat des nuages (si si ça existe!) a été habitué, au clicker, à entrer dans son kennel pour faciliter les soins vétérinaires et le nettoyage de son enclos. (Crédits : EC)

Pendant 15 jours, Jacinthe Bouchard, entraîneuse reconnue dans le monde entier et formatrice en comportement animal, a initié des stagiaires aux bases du clicker-training avec des animaux sauvages ou domestiques pensionnaires de la Ménagerie du Jardin des Plantes. Des baudets du Poitou aux panthères de Chine, en passant par le panda roux ou la dendrolague (un petit kangourou arboricole), tous ont pu pratiquer cette technique scientifiquement reconnue, qui a pour originalité de laisser l’initiative du comportement à l’animal. L’humain n’est là que pour valider le comportement désiré, jamais il n’impose quoi que ce soit par la force.

Le clicker, comment ça marche ?

En entraînement traditionnel, on s’arrange pour que l’animal fasse le comportement que l’on souhaite, par force ou contrainte, on récompense le bon comportement et on réprimande les erreurs. En conditionnement opérant, c’est pour ainsi dire l’inverse : c’est l’animal qui va proposer un comportement, au moment où il propose celui que l’on désire, on clique et on récompense. Très vite, on constate que l’animal comprend très bien ce que le click signifie (en gros : gamelle!), ce qui l’incitera à reproduire le bon comportement. Ainsi, sans coercition, de sa propre volonté, l’animal apprend. Il est d’ailleurs tout à fait libre de refuser de « travailler », de ne pas participer à l’échange, et dans ce cas, l’entraîneur ne doit pas insister.

Pour chaque session de travail, il faut prendre en compte ce qu’on appelle « les 3 D » : Durée, Distance, Distraction. Ce sont les éléments à prendre en compte dans l’environnement et dans le ressenti de l’animal pour que l’apprentissage se passe bien. Si l’animal a peur de nous, il faut peut-être augmenter la distance. S’il y a beaucoup de bruits dans l’environnement direct, il faudra y prendre garde, etc. Afin de ne pas le dégoûter et d’obtenir des réponses positives, mêmes minimes, ces critères doivent varier en fonction de la personnalité de l’animal, du contexte et de sa vitesse d’apprentissage.

Quelques cas emblématiques

J’ai eu la chance de participer à la première semaine de stage sous l’égide de Jacinthe Bouchard, Sasha Goldman et Nicolas Tessier, éducateurs canins et très bons techniciens du clicker. Le but était de travailler avec plusieurs types d’animaux, ou d’observer leur travail avec leur soigneur, et de les faire évoluer au cours de la semaine.

Le cas de Sangria, petite dendrolague arrivée en juillet 2015 en pleine canicule, a été particulièrement révélateur de l’efficacité du clicker-training. Extrêmement intelligente, Sangria est passé très rapidement du stade de l’étonnement face aux nouveautés de son entraînement à la proposition de nouveaux comportements dont, très vite, le comportement que Jacinthe désirait : s’approcher du cône orange posé dans son enclos, voire même le toucher !

Sangria descend prudemment vers le cône (Crédits : EC)
Sangria descend prudemment vers le cône (Crédits : EC)
La tentative d’approche a marché, et on a même vu un toucher ! (Crédits : EC)
La tentative d’approche a marché, et on a même vu un toucher ! (Crédits : EC)

Pour les sangliers de Visayas, une espèce endémique des Philippines, le but était un peu plus simple : « garder » les quatre femelles et le mâle à un point donné de l’enclos, et que personne n’aille piquer la nourriture des autres ! A force de persévérance, les petits sangliers ont compris où était leur intérêt et se sont prêtés à l’exercice de plus en plus volontiers.

Intéresser le sanglier mâle, tout un programme ! A l’arrière-plan, on distingue l’une des femelles. (Crédits : EC)
Intéresser le sanglier mâle, tout un programme ! A l’arrière-plan, on distingue l’une des femelles. (Crédits : EC)
Le nourrissage du mâle (Crédits : EC)
Le nourrissage du mâle (Crédits : EC)

Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est possible de faire travailler des reptiles : pour nous, ce fut trois tortues des Seychelles ! Évidemment, le rythme n’est pas le même qu’avec des félins ou un kangourou arboricole, ce qui rend l’apprentissage du clicker par les stagiaires un peu plus facile en l’occurrence. Néanmoins, lorsque les humains font trop d’erreurs, la réponse en face ne se fait pas attendre : la tortue perd patience et ne s’intéresse plus à l’entraînement. Comme quoi, même avec une tortue, il faut savoir être rapide et cohérent !

Mine de rien, même avec une tortue, il faut savoir être attentif au moindre mouvement et réactif ! (Crédits : EC)
Mine de rien, même avec une tortue, il faut savoir être attentif au moindre mouvement et réactif ! (Crédits : EC)

Parmi les animaux domestiques que nous avons pu suivre, deux baudets du Poitou, avec des exercices à difficultés progressives : d’abord, ne pas s’appuyer à la barrière et ne pas plonger le nez le premier dans les seaux de nourrissage ! L’une des deux ânesses a compris si vite que l’exercice a pu rapidement évolué vers l’apprentissage du reculer.

Cette ânesse a très vite compris le « jeu » et a pu travailler sur un exercice plus difficile (Crédits : EC)
Cette ânesse a très vite compris le « jeu » et a pu travailler sur un exercice plus difficile (Crédits : EC)

Pour l’autre, un travail de côté de façon à présenter sa hanche gauche a été effectué, mais a mis un peu plus de temps : les ânes n’ayant jamais été travaillé au clicker, il a fallu tout reprendre depuis le début et lui apprendre… ce que le bruit du clicker voulait dire !

Pour cette ânesse en revanche, il a fallu d’abord commencer par un apprentissage de ce qu’était le clicker ! (Crédits : EC)
Pour cette ânesse en revanche, il a fallu d’abord commencer par un apprentissage de ce qu’était le clicker ! (Crédits : EC)

Leïla, Esha, et les caracals

Mais le plus grand privilège de la semaine fut de voir travailler les félins de la Ménagerie. En raison de la technicité demandée et de la dangerosité des animaux, les stagiaires sont restés de simples observateurs, mais très attentifs aux évolutions du travail des soigneurs.

Leïla près de la coursive de nourrissage et d’entraînement (Crédits : EC)
Leïla près de la coursive de nourrissage et d’entraînement (Crédits : EC)

Leïla, par exemple, mettait très longtemps à descendre lorsque sa soigneuse l’appelait. Trop de monde ? Manque d’envie ? Entre le lundi et le vendredi, la métamorphose a été spectaculaire : à peine rentrée de son enclos extérieur, Leïla entendait son nom, puis un click dès qu’elle faisait un pas en avant, avec bien sûr un bout de viande qui l’attendait en bas, si elle daignait descendre. La belle panthère de Chine a très vite compris le but du jeu et a divisé son temps d’arrivée par 3 ! Elle a également été beaucoup plus calme qu’en début de semaine et a remplacé les feulements par des grognements de contentement (on entendait clairement la différence:) ).

De son côté, Esha, la très noble panthère des neiges, semblait très timide et peu intéressée par le travail. La même méthode que celle qui fut appliquée à Leïla a été tellement bénéfique qu’elle n’a pas hésité une seule seconde pour présenter ses énormes pattes et participé activement aux dernières sessions d’entraînement de la semaine.

Esha dans tout sa paresseuse majesté  (Crédits : EC)
Esha dans tout sa paresseuse majesté (Crédits : EC)

Enfin, pour Black Ear et Sanaa, un jeune couple de caracals, l’apprentissage semblait déjà bien rodé : descendre, montrer la patte, toucher la cible du nez, tout était intégré. On a noté cependant un peu de stress ou d’impatience lorsque la récompense n’arrivait pas assez vite, la preuve qu’il fallait sans doute « augmenter le ratio » (la vitesse de nourrissage).

Black Ear mis temporairement « à l’écart » pendant l’entraînement de sa compagne Sanaa (Crédits : EC)
Black Ear mis temporairement « à l’écart » pendant l’entraînement de sa compagne Sanaa (Crédits : EC)
Devant la grille de nourrissage et d’entraînement. La récompense (en l’occurrence du poulet cru) est donné à l’animal grâce à une pince (Crédits : EC)
Devant la grille de nourrissage et d’entraînement. La récompense (en l’occurrence du poulet cru) est donné à l’animal grâce à une pince (Crédits : EC)

A l’issue de cette semaine, preuve était apportée de l’efficacité du clicker : certains animaux saluaient notre arrivée, manifestaient un réel désir de participer à l’entraînement et de nets progrès dans la panoplie de comportements qu’ils proposaient.

« Le but, c’est d’avoir une belle relation avec l’animal, affirme Jacinthe Bouchard. Qu’il se sente bien et qu’il ait envie de travailler avec nous. Au zoo de San Diego, pas la moindre nourriture n’est donnée sans entraînement, et ceux-ci varient régulièrement pour qu’aucune routine ne s’installe. La première cause de mal-être et donc de comportement stéréotypés chez les animaux en captivité, c’est l’ennui. La mission des soigneurs, des entraîneurs, c’est d’enrichir au maximum leur environnement, varier les activités pour éviter la routine à tout prix. »

Plus d’informations 

Le site de la Ménagerie du Jardin des Plantes : http://www.mnhn.fr/fr/visitez/lieux/menagerie-zoo-jardin-plantes

Le site de Jacinthe Bouchard : http://www.formationjacinthebouchard.com/

Le site de Sasha Goldman : http://www.dogfaculty.com/

Le site de Nicolas Tessier : http://www.cestpluscanin.fr/