« Diesel était et restera un membre du groupe »

Le sort de Diesel, cette chienne de 8 ans membre du RAID et morte lors de l’assaut mené à Saint-Denis contre les terroristes mercredi 18 novembre, a ému des milliers de personnes, y compris à l’étranger. Son maître a raconté avec beaucoup d’émotion ses derniers instants et son rôle qui fut crucial pour éviter d’exposer les hommes de l’équipe. L’émotion est telle que la Russie a souhaité offrir un chiot policier à la France pour remplacer la Malinoise, qui devait tristement prendre sa retraite au printemps 2016.

Nous avons souhaité en savoir plus sur ces chiens d’assaut, dont le rôle est parfois mal connu du grand public alors qu’ils sont des membres à part entière des équipes d’intervention. Delphine Clero est vétérinaire à l’Unité de Médecine de l’Elevage et du Sport, secteur médecine sportive canine et rééducation fonctionnelle à l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort, et également vétérinaire adjointe de la brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris. Elle connaît très bien ces chiens, leur entraînement, leur travail, et surtout le lien extraordinaire qui les lie à leur maître, et a accepté de nous en parler.

Quels seraient les premiers commentaires que vous pourriez faire sur l’action menée ce matin : pourquoi les chiens étaient-ils nécessaires ?
Quel est précisément leur rôle dans une telle opération ?

Delphine Clero : L’action menée mercredi dernier par des groupes aguerris, travaillant au service de la défense de notre pays, mérite que nous leur rendions un hommage collectif. Ils ont choisi d’exercer un métier difficile, périlleux, non pour la gloire ou la reconnaissance, mais pour rendre service à la France. Diesel était et restera un membre de ce groupe. Dans ce genre de mission, chacun a un rôle précis auquel ils se préparent tout au long de l’année. Diesel faisait parti de ce qu’on appelle le « groupe d’assaut », et a donc pris sa place dans le groupe comme chacun des hommes qui étaient à ses côtés. Le chien fait parti des premiers à s’engager, sa rapidité, sa puissance, sa souplesse lui donnant bien plus de capacité qu’un humain, aussi entraîné soit-il, pour neutraliser un terroriste. Ce « métier », il lui a été appris durant les nombreuses heures passées aux côtés de son maître et des autres personnels du groupe, en formation ou en partageant des moments de complicité rendant le lien entre l’homme et son chien indestructible. Car sur le terrain, durant les missions, c’est le professionnalisme et la fusion des différents membres du groupe qui garantissent le succès de la mission.

La chienne, blessée, serait revenue vers son maître, une réaction qui ne vous surprend pas.
Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Delphine Clero : Comme je le disais précédemment, le lien entre le maître et son chien est très fort, indestructible, et ils forment un véritable couple. Ce lien se renforce au fur et à mesure des situations rencontrées en formation ou lors de missions opérationnelles. Revenir vers son maître signifiait qu’il y avait eu un très gros problème, que la mission n’avait pas pu être accomplie, qu’il n’y avait pas la possibilité de neutraliser… J’ai l’exemple d’un chien blessé dans le passé qui était revenu à son maître car il l’a toujours protégé et soutenu. Ce geste pour lequel Diesel a donné sa vie a s’en doute permis d’épargner celle de policiers dans la colonne. Il laisse certainement plus qu’un vide derrière lui, car un chien qui disparaît n’est pas anodin quand on connaît ce lien si fort qui unit le chien et son conducteur. Mais grâce à Diesel aujourd’hui, des pères, des fils, des êtres chers sont rentrés chez eux hier et continueront à nous protéger. Elle laisse un grand vide et mérite qu’on lui rende hommage.

Diesel : chien du RAID morte pendant l'assaut de Saint Denis
Diesel : chien du RAID morte pendant l’assaut de Saint Denis

Comment fonctionne le « recrutement » de ces chiens : quelles races sont privilégiées, comment se passe leur éducation, leur entraînement, ont-ils un seul maître; combien de temps dure leur « carrière » ?
Comment fonctionnent en gros les brigades cynotechniques?

Delphine Clero : Les chiens sont recrutés aux alentours de 1 à 2 ans, principalement des Bergers Belges Malinois. Cette race a été sélectionnée depuis des dizaines d’année maintenant, car ces chiens sont très à l’écoute du maître, agiles et robustes, ce qui en fait la race numéro 1 utilisée dans les groupes cynophiles. Diesel était d’ailleurs un Berger Belge Malinois. Des examens médicaux sont également pratiqués pour vérifier l’aptitude physique du chien à réaliser les missions qui lui seront confiées. Après une période de formation où ils apprennent à chercher des explosifs ou à neutraliser une personne à intercepter, les chiens passent des examens afin de vérifier leurs aptitudes opérationnelles. Durant la formation de 15 à 18 mois, les situations d’abord simples se compliquent peu à peu, afin d’avoir un chien apte à intervenir dans des situations difficiles. Chaque chien n’a qu’un maître dans la plupart des unités, dont le RAID.

Le chien n’est pas un robot, il ne se commande pas comme un robot, il effectue des missions parfois dangereuses grâce à la complicité qu’il entretient avec un maître. La formation est donc basée sur le jeu, le plaisir du chien, l’habituation à des bruits ou des situations difficiles, de façon à ce que le chien garde toujours en lui une envie de faire son « travail » (que je mets entre guillemets car s’il accomplit bien un « travail », il n’a pas conscience de « travailler », mais de partager une mission avec son conducteur). De plus, le maître connaît son chien par coeur : si le chien ne va pas bien, il le voit immédiatement, juste sur des « petits changements » que d’autres ne verraient pas. Pendant une intervention, ils communiquent aussi avec un langage qu’eux seuls comprennent. C’est la raison pour laquelle un chien n’a qu’un conducteur, même si ce même chien est choyé et entraîné par les autres membres du groupes également. A leur retraite, vers 8  ans, ils partent en famille, souvent dans celle du dernier maître qui l’a conduit ou dans une famille choisie par le groupe. La retraite reste assez souvent active, car arrêter le travail est vécu par certain chien comme une punition… Au maître alors de continuer à lui faire pratiquer l’activité qu’il aime, même si les exercices sont moins fréquents et parfois plus faciles.

Quand la cynotechnie est-elle née?
Pouvez-vous nous dire rapidement quand et comment les forces armées ont compris l’intérêt des chiens dans leurs opérations et ont développé ces brigades?

Delphine Clero : La cynophilie a une longue histoire, et celle du chien dans les armées aussi, plus d’un siècle au jour d’aujourd’hui. Le chien a tout d’abord une olfaction hors du commun qui l’a rendu indispensable dans la recherche de nombreuses substances (explosifs, stupéfiants…), de personnes… Il a également une puissance physique et une souplesse indéniablement supérieure à l’être humain, ce qui en fait un partenaire privilégié pour neutraliser des individus. Dans l’armée, les chiens ont par le passé été amenés à accomplir des missions dans lesquels le chien n’avait malheureusement aucune chance de revenir, notamment lors de la Première Guerre mondiale. Depuis plusieurs dizaines d’années, la place du chien a très fortement évoluée. C’est maintenant un partenaire, un membre complet de l’équipe qu’on considère et protège comme tel. On ne l’engage que lorsque la situation l’impose, et le décès du chien est vécu comme la perte d’un membre du groupe. Bien sûr, le risque existe toujours, mais il n’est pas plus important que pour nos forces de sécurité.

Deux membres du RAID : le maître et son chien (photo : DR)
Deux membres du RAID : le maître et son chien (photo : DR)

Ces chiens d’utilité sont souvent victimes de syndrome post-traumatique en raison du stress qu’ils vivent aux côtés des hommes. Y a-t-il un moyen de le réduire, ou de les prémunir a minima?
Que se passe-t-il lorsqu’un animal est devenu trop sensible, quelle retraite lui est assurée?

Delphine Clero : Le syndrome post-traumatique est un phénomène complexe qui touche nos soldats (et d’autres aussi malheureusement) suite à l’exposition à des situations de stress exceptionnel, notamment suite à des scènes de guerre terribles. Les chiens sont également soumis à ces stress (bruits, odeurs, visuels) et ressentent le stress de leur maître. Mieux ils sont préparés à la réalité de leurs missions, mieux ils seront prêts à l’affronter. Malheureusement, on ne peux pas débriefer un chien, lui demander de parler, de nous expliquer comment il a vécu telle ou telle mission. Si un chien présente des symptômes de stress post-traumatique, il sera soit réformé (et donc prendra sa retraite plus tôt que prévu), soit mis en arrêt de travail sur une période de plusieurs mois afin de réapprendre à ne pas craindre la vie. Les vétérinaires comportementalistes sont alors associés à la récupération de ces chiens.

J’ai vu que vous étiez aussi vétérinaire chez les sapeurs-pompiers de Paris. Travaillez-vous exclusivement avec eux ou avez-vous aussi comme patients des chiens militaires ?
Au cours de votre travail auprès d’eux, avez-vous observé des animaux plus doués que d’autres, des comportements étonnants, tout autre anecdote intéressante sur le rapport de ces chiens à leur « travail »?

Delphine Clero : Je travaille avec les chiens de recherche de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris, et leurs conducteurs cynotechniques. Il m’arrive de travailler avec des confrères militaires, mais l’armée dispose de vétérinaires permanents avec qui nous échangeons régulièrement pour continuer à progresser et mieux préparer nos chiens aux missions qui les attendent. Concernant votre question sur les chiens « doués » ou moins, chaque chien est particulier et donc va progresser à un rythme différent! Mais ce qui est certain, c’est qu’un chien qui ne prend pas de plaisir à faire son activité ne reste pas un chien de travail et part à la retraite plus tôt que prévu. Dans des missions opérationnelles, sauf problème de santé qui entraîne un « arrêt de travail », il n’est pas possible d’avoir des chiens qui ont envie un jour sur trois. Ils sont là pour nous protéger, nous sauver, nous aider. Leur activité doit rester pour eux un jeu, être source de plaisir, et si ce n’est pas le cas, le conducteur demandera à arrêter son chien. Un bon exemple du plaisir que prend un chien de recherche de personne est le nombre de fois où un maître, alors en période de repos, voit son chien libre lui signaler par exemple une personne allongée dans l’herbe et faisant la sieste à 100m de là où il est !

Je conclurais en remerciant tous ces chiens extraordinaires, qu’ils soient de la police, de l’armée, de la gendarmerie, des douanes, des Sapeurs-Pompiers… qui sont là chaque jour pour sauver des vies parfois au péril de la leur. J’espère qu’un jour eux et leurs conducteurs auront la reconnaissance qu’ils méritent, car ils sont trop souvent oubliés de ceux qui ne les côtoient pas au quotidien.