Loger les chiens en groupe, une bonne idée pour les refuges

Les chiens, qui appartiennent à une espèce sociale, ont besoin d’être en contact avec des congénères de façon régulière, et d’avoir la possibilité d’interagir librement avec eux (Walker et al., 2014). Pourtant, quand on regarde le quotidien de beaucoup de chiens de refuge, on se rend compte qu’ils sont trop souvent en manque d’interactions et souffrent d’isolation sociale (Bergamasco et al., 2010 ; Kiddie & Collins, 2015 ; Taylor & Mills, 2007 ; Udell et al., 2010). En effet, ils sont majoritairement hébergés seuls, et ne peuvent en général voir ou entendre leurs congénères qu’à travers des grillages ou murs séparant leurs boxes. Or, on sait que la séparation/ l’isolation des congénères provoque des changements comportementaux liés à des états de stress, comme par exemple le retrait, l’inactivité, la présence de comportements stéréotypés, ou encore une augmentation des vocalisations (Walker et al., 2014).

Les refuges, qui ont pour mission de recueillir les chiens égarés ou abandonnés, sont aussi soumis à des directives européennes, comme par exemple celle de 2010 précisant que les animaux doivent « être maintenus en groupes stables constitués d’individus compatibles ». Il est également précisé que « dans les cas où l’hébergement individuel est nécessaire, la durée devrait être limitée au minimum nécessaire, et un contact visuel, auditif, olfactif, et/ou tactile doit être maintenu » (Santos et al., 2013). Pourtant de nombreux refuges en Europe, dont en France, n’osent pas mettre en place ce genre de pratiques pour prévenir divers risques. En effet, l’hébergement en groupe est parfois associé à des conséquences négatives, comme des bagarres, des risques physiques d’infection ou d’exposition à des maladies, ou encore de la peur, du stress, ou de l’anxiété lorsque les membres du groupe ne s’entendent pas (Santos et al., 2013).

Hébergement en groupe dans des enclos vastes. Crédits : AVA
Hébergement en groupe dans des enclos vastes. Crédits : AVA
Roucki Daily et Lala . Crédits : AVA
Roucki Daily et Lala . Crédits : AVA

Cependant, il reste essentiel de pouvoir héberger les chiens en groupe, car cela répond aux besoins de leur espèce et diminue leur mal-être. L’équipe de Passantino (2014) a d’ailleurs comparé des marqueurs de stress présents chez deux populations de chiens de refuge. Ceux du refuge 1 étaient hébergés seuls dans des boxes avec cour extérieure. Ceux du refuge 2 étant hébergés en groupes de 8 à 10 individus dans de grands enclos extérieurs. Les résultats ont montré que les conditions d’hébergement du refuge 1 étaient plus stressantes pour les chiens que celles du refuge 2 (Passantino et al., 2014). Il a aussi été montré que l’hébergement des chiens de refuge en groupe (au moins en paire) a des impacts positifs sur les relations entre les chiens et les humains, le comportement des chiens, leur santé, le taux et le succès d’adoption (Mertens and Unshelm, 1996 ; Santos et al., 2013). Cela permet aussi de réduire la fréquence de vocalisations (aboiements, gémissements, hurlements) (Hetts et al., 1992), peut permettre au chien de compenser l’ennui lié à la restriction d’espace (De Palma et al., 2005) et fourni des expériences sociales positives, qui permettent ensuite une meilleure intégration des chiens lors de nouvelles rencontres (Sonderegger and Turner, 1996 ; Santos et al., 2013).

Il s’agit alors de constituer les groupes de façon aussi sécuritaire que possible. Il est important de connaître les chiens pour savoir qui va pouvoir s’entendre avec qui. Il faut aussi être capable de proposer des rencontres entre les membres du groupe dans les meilleures conditions possibles, favorisant la mise en place d’interactions positives. Ainsi, Santos et son équipe (2013) ont, par exemple, développé un protocole de présentation des chiens visant à maximiser les effets positifs du groupement des chiens et à en réduire les effets négatifs. Ils ont ainsi regroupé 23 chiens (tous stérilisés). Les groupes formés dans cette étude étaient principalement mixtes (mâle/femelle). Le protocole était divisé en quatre phases distinctes.

Phase 1 : reconnaissance à distance

Les chiens sont tenus en laisse à distance, peuvent se voir, et passent l’un après l’autre dans des endroits communs pour pouvoir renifler les odeurs de leurs congénères.

Phase 2 : approche progressive

En veillant à ne pas aller trop rapidement pour ne pas déclencher de stress, tension, ou encore d’agression.

Phase 3 : approche en liberté

Si les deux chiens étaient détendus et n’ont pas manifesté d’agressivité l’un envers l’autre, une phase d’approche en liberté est alors mise en place.

Phase 4 : introduction du groupe dans l’enclos

Lorsqu’il était nécessaire de créer des groupes de 3 ou 4 chiens par exemple, chaque paire possible était présentée suivant ce protocole, avant que les chiens ne forment le groupe.

Au total, 27 paires de chiens ont été formées, dont 81,5% sans la manifestation d’aucun comportement d’agressivité. En cas de tensions, les auteurs ont réalisé une désensibilisation (qu’ils définissent comme le fait d’approcher progressivement les chiens lorsqu’ils étaient calmes) et du contre-conditionnement (qu’ils définissent par le renforcement des comportements calmes, et la demande de « assis » récompensé lors de la présence de l’autre chien) (Santos et al., 2013). Leur protocole de rencontre permet aussi aux chiens de refuge de sortir de leur enclos habituels et donc encourage leur activité physique en utilisant l’environnement comme enrichissement (nouvelles odeurs, etc.) permettant aux chiens d’avoir de nouvelles stimulations mentales. Les bénéfices de ces pratiques de présentation des chiens sont donc triples : favoriser les rencontres dans le calme et la sécurité, réduire les risques d’agression, et augmenter les stimulations des chiens luttant ainsi contre leur ennui.

Rencontre de chiens en longe. Crédits : AVA
Rencontre de chiens en longe. Crédits : AVA
Rencontre de chiens en liberté. Crédits : AVA
Rencontre de chiens en liberté. Crédits : AVA

De plus, lorsque les chiens sont hébergés en groupe dans de grands enclos, de nombreux bénéfices sont observés. Ils ont un niveau d’activité générale plus élevé (Dalla Villa et al., 2012 ; Normando et al., 2014). Ils passent aussi plus de temps à faire de l’exploration visuelle et olfactive de leur environnement (Dalla Villa et al., 2012). Enfin, ils présentent plus de comportements dits positifs entre congénères (toilettages réciproques, interactions positives comme des contacts amicaux, jeux, etc.) mais aussi vis à vis des objets (jouets) et des gens (Normando et al., 2014). D’ailleurs, on sait que les chiens qui manifestent plus de comportements de ce genre ont plus de chances d’attirer l’attention des potentiels adoptants. En effet, le comportement des chiens dans leur enclos influence les décisions des personnes : ils préfèrent des chiens qui s’entendent avec leurs congénères, qui sont alertes (plutôt qu’endormis), qui sont calmes plutôt qu’aboyeurs et qui sont devant l’enclos plutôt que seuls au fond (Wells and Hepper, 1992 ; 2000, résumés dans Normando et al., 2014).

Séquence de jeu en liberté. Crédits : AVA
Séquence de jeu en liberté. Crédits : AVA

C’est pour toutes ces raisons qu’au refuge AVA, nous souhaitons héberger les chiens en groupe autant que faire ce peu. Notre équipe d’éducateurs canins et de soigneurs interagit au quotidien avec les chiens, et peut ainsi voir les affinités qui se créent entre des individus, ou au contraire, les mésententes. En fonction de cela, les groupes sont constitués et parfois même, ils sont modifiés en cours de route, soit parce qu’un chien a été adopté et que cela modifie la dynamique complète du groupe qu’il faut alors séparer ; soit parce qu’au contraire, un nouveau chien arrive et va devoir être intégré à un groupe déjà existant par exemple. Nous procédons aux regroupements des chiens par étapes, en utilisant un protocole de présentation et regroupement similaire à celui qui est décrit dans l’étude de Santos et al., (2013).

Dans tous les cas, nous faisons tout pour favoriser le bien-être des chiens que nous hébergeons.

Par Charlotte Duranton, éthologiste à AVA et doctorante Université Aix-Marseille

Références scientifiques

Bergamasco, L., Osella, M. C., Savario, P., Larosa, G., Ozella, L., Manassero, M., Badino, P., Odore, R., Barbera, R., Re, G. 2010. Heart rate variability and saliva cortisol assessment in shelter dog : Human-animal interaction effects. Applied Animal Behaviour Science, 125, pp. 56-68.

Dalla Villa, P., Barnard, S., Di Fede, E., Podaliri, M., Siracusa, C., Serpell, J. A. (2012). Comparison between group and pair housing conditions : effects on shelter dogs’ behavior and welfare. Journal of Veterinary Behavior, e3.

De Palma, C., Viggiano, M., Barillari, E., Palme, R., Dufour, A.B., Fantini, C., Natoli, E., 2005. Evaluating the temperament in shelter dogs. Behaviour 142, 1307-1328.

Hetts, S., Clark, J.D., Calpin, J.P., Arnold, C.E., Mateo, J.M., 1992. Influence of housing conditions on beagle behaviour. Applied Animal Behaviour Science 34, 137-155.

Kiddie, J., Collins, L. 2015. Identifying environmental and management factors that may be associated with the quality of life of kennelled dogs (Canis familiaris). Applied Animal Behaviour Science 167, pp. 43-55.

Mertens, P.A., 2002. Canine aggression. In: Horwitz, D., Mills, D., Heath, S. (Eds.), BSAVA Manual of Canine and Feline Behavioural Medicine. BSAVA, Gloucester, UK, pp. 195-215.

Normando, S., Contiero, B., Marchesini, G., Ricci, R. (2014). Effects of space allowance on the behaviour olong-term housed shelter dogs. Behioural Processes, 103, 306-314.

Passantino, A., Quartarone, V., Pediliggeri, M. C., Rizzo, M., Piccione, G. (2014). Possible application of oxidative stress parameters for the evaluation of animal welfare in sheltered dogs subjected to different environmental and health conditions. Journal of Veterinary Behavior, 9, 290-294.

Santos, O., Polo, G., Garcia, R., Oliveira, E., Vieira, A., Calderón, N., De Meester, R. (2013). Grouping protocol in shelters, Journal of Veterinary Behavior, 8, 3-8.

Sonderegger, S.M., Turner, D.C., 1996. Introducing dogs into kennels: prediction of social tendencies to facilitate integration. Animal Welfare 5,391-404.

Taylor, K. D, Mills, D. S. 2007. The effect of the kennel environment on canine welfare: a critical review of experimental studies. Animal Welfare 16, pp. 435-447.

Tuber, D. S., Miller, D. D., Caris, K. A., Halter, R., Linden, F., Henessy, M. B. (1999). Dogs in animal shelters: problems, suggestions, and needed expertise. Psychological Science, 10(5), pp. 379-386.

Walker, J. K., Waran, N. K., Phillips, C. J. C. (2014). The effect of conspecific removal on the behaviour and physiology of pair-housed shelter dogs. Applied Animal Behaviour Science, 158, 46-56.