Les chimpanzés auraient-ils une religion ?

En Afrique de l’ouest, des chimpanzés ont été observés en train d’entasser des pierres au pied de certains arbres, en poussant de grands cris. Un comportement sans lien, a priori, avec la recherche de nourriture ou la reproduction. En effet, les chimpanzés ont souvent recours à des outils pour chercher et manger de la nourriture, mais les outils qu’ils utilisent peuvent varier selon leur objectif et même selon la zone géographique où ils vivent.

Or, contrairement à l’utilisation de bâtons ou de feuilles, qui peuvent servir à attirer un partenaire ou simplement casser des noix, empiler des pierres au pied des arbres n’a a priori aucun lien avec ces diverses activités.

A force d’observations, les scientifiques se demandent de plus en plus s’il ne s’agirait pas là d’un rite sacré, transmis de génération en génération.

Pour étudier cet étrange comportement, des chercheurs du Max Planck Institute (Leipzig, Allemagne), spécialisés en anthropologie et en évolution, ont lancé un vaste programme d’observation en Afrique de l’ouest, seule zone d’Afrique où il a été identifié. Après avoir identifié 4 sites présentant des pierres entassées au pied d’arbres, les chercheurs y ont placé des caméras. Celles-ci déclenchent l’enregistrement au moindre mouvement à proximité, idéal pour capturer des comportements d’animaux sans les déranger.

Ainsi, sur le site de la fondation Chimbo en Guinée-Bissau, les vidéos ont confirmé la première hypothèse des chercheurs : ce sont bien des chimpanzés qui réalisent ces empilements et rendent régulièrement visite aux arbres ainsi marqués.

Bien que les mâles adultes aient été le plus souvent captés par les caméras, les chercheurs ont également identifiés des jeunes et des femelles en train d’accomplir ce comportement.

« Ce que nous avons vu est incroyable : un chimpanzé mâle s’est approché d’un arbre et a fait une pause quelques instants », explique Laura Kehoe, de l’université Humboldt de Berlin. « Il a regardé rapidement autour de lui, a attrapé une pierre et l’a jetée au pied de l’arbre de toutes ses forces. Personne n’a jamais rien observé de semblable dans le monde animal. Et ce n’était pas un événement unique, accompli par hasard. Il s’agit bien d’une activité répétée, sans lien clair avec le gain de nourriture ou d’un statut social. Ce pourrait bien être une sorte de rituel.

Nous avons scanné la zone et trouvé beaucoup d’autres sites où les arbres portent des marquages similaires, des piles de pierre notamment dans des arbres avec des troncs creux. Ces piles de pierre rappellent évidemment ceux que les archéologues ont pu mettre à jour au cours de l’histoire humaine. »

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Clichés montrant les diverses étapes du « rite » observé

Pour les chercheurs, ce comportement pourrait également apporter des explications sur l’origine des rites chez les êtres humains. A ce jour, les anthropologues ont deux théories : un comportement lié à la reproduction, où le mâle démontre sa force en jetant une pierre contre un arbre.

« Si les arbres renvoient un son très impressionnant, ils peuvent être identifiés comme d’excellentes caisses de résonance et ainsi être marqués pour que les individus y retournent sans difficultés », explique Laura Kehoe.

Autre théorie, beaucoup plus séduisante : ce comportement aurait une portée symbolique, et évoquerait même notre propre passé. En effet, marquer les limites d’un territoire ou indiquer des chemins notamment avec des empilements de pierres fut un comportement marquant dans l’évolution de l’humanité. Pour savoir si les chimpanzés font la même chose dans le cas qui nous intéresse, il faudrait au préalable dresser la cartographie de leurs territoires.

« Ce qui serait encore plus incroyable, c’est que les chimpanzés que nous avons observés soient en train de créer une sorte de sanctuaire autour d’arbres considérés comme sacrés », ajoute Laura Kehoe. « Les peuples d’Afrique de l’ouest accomplissent le même genre de rites ». Les chimpanzés auraient-ils imité les hommes… ou l’inverse ? La question est ouverte…

Les éléments de cette étude ont été publiés dans la revue Nature (étude en anglais disponible à cette adresse : http://www.nature.com/articles/srep22219)