Naître, vivre et mourir à la ferme : une autre vie pour les animaux d’élevage

Les scandales révélés par l’association L214 sur les conditions d’abattage des animaux de ferme, y compris dans des abattoirs certifiés « bio », ont soulevé de nombreuses questions et notamment celles des alternatives possibles pour les éleveurs qui respectent leurs animaux et souhaitent les voir mourir dans des conditions dignes.

Bien en amont de ces évènements, anticipant la réflexion sur un problème qui existe depuis de nombreuses années et préoccupe autant les éleveurs que les citoyens consommateurs, un collectif d’éleveurs, de chercheurs, de vétérinaires et de représentants associatifs s’était ainsi monté pour réfléchir aux moyens d’institutionnaliser l’abattage à la ferme.

Le collectif multidisciplinaire « Quand l’abattoir vient à la ferme », initié entre autres par Jocelyne Porcher, a très vite concentré sa réflexion sur une solution déjà pratiquée dans d’autres pays européens et mise en place individuellement par des éleveurs bio : un abattoir mobile, sous forme de camion, qui se déplace de ferme en ferme. Finis les embarquements stressants, les longues heures de voyage pour être abattus dans d’atroces conditions : les animaux ne vont plus à l’abattoir, c’est l’abatteur qui vient à eux, sur leur lieu de vie, et qui prend le temps qu’il faut pour que la mise à mort se fasse paisiblement.

C’est notamment en Suède que cette solution est apparue. L’éleveuse Britt Mary Stegs et sa fille ont eu l’idée il y a 3 ans d’un abattoir mobile, créé avec des fonds privés, dans le but d’éviter le transport stressant aux animaux et de les éloigner de leur lieu de vie. Elles ont ainsi crée leur marque Hälsingestintan en 2008, et l’abattoir en 2013. Reçues à la ferme de Lignières (Côte d’Or) en fin de semaine dernière, elles ont présenté leur dispositif.

Camion-abattoir, mode d’emploi

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abattage mobile / Crédit : DR

Aujourd’hui, ce camion bien particulier se déplace sur près de 1200 km et dans 30 fermes, la taille de l’unité actuelle permettant d’abattre entre 90 et 100 animaux par semaine (le même chiffre est quotidien pour un abattoir industriel).

Il est composé de deux éléments : un camion-abattoir et un camion-frigo : ce dernier est détachable et fait des allers-retours fréquents (la nuit ou en fin de journée) à Stockholm pour déposer les carcasses à l’atelier de stockage et de découpe. Il revient chaque jour vers le camion d’abattage.

Pour veiller au respect des normes sanitaires et assurer les contrôles, deux vétérinaires ont été embauchés et travaillent en alternance une semaine sur deux. Britt Mary Stegs et sa fille sont également en train de développer la possibilité d’effectuer les contrôles à distance grâce aux Google Glasses, sur le modèle des opérations chirurgicales contrôlées à distance par les chirurgiens. D’abord sceptiques, les services vétérinaires ont finalement accordé une phase d’expérimentation.

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Britt-Marie Stegs, fondatrice de Hälsingestintan

Un point très important de notre point de vue français : ce type d’abattoir a obtenu les agréments européens et peut être déployé dans n’importe quel pays de l’Union sans que la loi du pays en question puisse l’empêcher. Ce serait là un moyen légal de contourner la législation française et l’opposition du Ministre de l’Agriculture, qui s’est publiquement manifesté contre cette solution lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur les conditions d’abattage à l’Assemblée nationale, alors que de nombreux députés l’interrogeaient sur une éventuelle mise en place de ce dispositif en France.

Pour assurer une traçabilité et promouvoir la viande éthique en assurant un bien être animal optimal, nos Suédoises ont créé un code QR qui permet de tracer la viande et aux consommateurs de connaître le poids, l’âge de l’animal au moment de l’abattage, la race, le nom de l’éleveur/ de la ferme, la manière dont il a été abattu. Un moyen selon elle de rétablir le contact entre l’éleveur et le consommateur.

Plus cher …mais plus éthique

Un tel dispositif coûte à l’heure actuelle, clé en main, 2,5 millions d’euros, et créé 7 emplois : 5 personnes attachées au dispositif proprement dit, un manager et un chauffeur. Ce type d’abattage coûte donc 2 à 3 fois plus cher qu’un abattage industriel, d’autant plus qu’il permet de tuer 5 animaux par heure seulement contre 20 dans les abattoirs classiques.

Mais le bénéfice éthique, lui, n’a pas de prix. Alors certes, la viande ainsi produite se vend également 20 à 30% plus chère que la viande standard, mais on sait enfin d’où elle vient et si l’animal a été respecté. De plus, une viande de meilleure qualité, mieux vendue, permet tout simplement de mieux payer les éleveurs qui la produisent.

« J’ai trouvé leur solution assez incroyable, car ces deux femmes la mère et la fille, ont tout étudié et construit toutes seules, avec des financements privés », estime Caroline Dumas, membre du collectif et représentante de Bio-Where. « C’est une solution qui va forcément se développer un peu partout en Europe au vu des problématiques que nous rencontrons aujourd’hui dans les abattoirs, mais également au vu de la prise de conscience des consommateurs qui veulent en savoir toujours plus sur la manière dont les animaux qu’ils mangent ont été traités, élevés, nourris, et au final abattus. Cela ne représente aujourd’hui qu’une frange de la population, mais cette démarche de « conscientisation » des consommateurs va s’accentuer de plus en plus à cause de ces vidéos violentes que poste régulièrement l’association L214, et qui dénoncent les conditions d’élevage et d’abattage des animaux d’élevage dans les fermes-usines. »

Jocelyne Porcher, chercheuse à l’INRA et Stéphane Dinard, éleveur en Dordogne et tous deux membres du collectif, seront prochainement auditionnés par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale. L’occasion de faire le point avec eux sur les pistes possibles et l’avenir de cette solution.

Plus d’informations

La page Facebook du collectif : https://www.facebook.com/Quand-labattoir-vient-%C3%A0-la-ferme-1684101585156112/

Le site de Bio-Where : https://bio-where.com/

Le site de la marque suédoise Hälsingestintan : http://www.halsingestintan.se/eng/