Mort d’Harambe : et si on fermait simplement les zoos ?

Depuis samedi dernier, jour où le zoo de Cincinnati a décidé d’abattre le gorille Harambe, un mâle de 17 ans, après qu’un enfant de 4 soit tombé dans son enclos, on s’écharpe sur les réseaux sociaux et on se divise en deux camps : les défenseurs des animaux, outrés que l’on ait pu abattre un animal à cause de la négligence de deux parents, et ceux qui affirment, l’équipe du zoo en tête, ne pas avoir eu le choix pour sauver une vie humaine. Le débat est devenu tellement violent, notamment envers la mère de l’enfant qui s’exprimait sur sa page Facebook, voire même raciste (l’enfant est métisse) que la police de Cincinnati a décidé de placer la famille sous surveillance.

La vidéo tournée par un visiteur du zoo pendant l’accident est certes impressionnante : Harambe garde l’enfant contre lui, entre ses jambes, puis en attrape une et le traîne derrière lui dans l’eau jusqu’à un autre point d’observation. A noter que l’environnement est forcément très stressant pour l’animal puisque les visiteurs se sont amassés au-dessus de l’enclos et poussent de nombreux cris de panique. Quant à l’enfant, pétrifié par la peur ou étonnamment confiant envers l’animal, il ne semble pas s’affoler outre mesure, bien qu’il ait bu la tasse à deux reprises.

La question essentielle est posée : Harambe était-il un danger pour l’enfant ? Son attitude divise même les plus grands spécialistes : était-il en train de le protéger, ou pouvait-il potentiellement être dangereux ? Le fait est que l’enfant est resté au moins 10 minutes en compagnie du gorille, sans que celui-ci ne l’agresse réellement.

Pour la primatologue Jane Goodall, les gestes d’Harambe n’étaient pas agressifs. Frans de Waal, autre primatologue reconnu, a publié une longue analyse de l’évènement sur sa page Facebook :

« Il est très difficile de déterminer ce que le zoo aurait dû faire face à cet accident. D’après les vidéos que j’ai vues, il me semble que le gorille était plutôt protecteur, c’était un mélange d’attitude protectrice et de confusion. Il se plaçait au-dessus de l’enfant, le tenait, l’a déplacé certes violemment, mais à mon avis en réaction aux cris du public au-dessus de lui. On observe à aucun moment d’agression précise, et même le directeur du zoo l’a admis. Si Harambe avait vraiment voulu tuer l’enfant, un coup de poing lui aurait suffi. Un gorille est un animal surpuissant. Pourtant, il n’a fait aucun geste de la sorte.

Les gorilles ne sont pas de dangereux prédateurs, et un enfant n’a aucun intérêt comestible pour eux. Ils préfèreront nettement un bon fruit à un morceau de viande. Une seule chose peut rendre un gorille mâle extrêmement violent et agressif : l’arrivée sur son territoire d’un autre mâle, ou d’un mâle qui s’approche de trop près de ses femelles et petits. Ici, ce n’était pas une situation de compétition, ce qui expliquerait le comportement relativement calme de Harambe avec l’enfant. »

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un enfant tombe dans la « fosse aux gorilles ». Ainsi à Chicago en 1996, et en 1986 dans le New Jersey, où l’enfant tombé a clairement été pris en charge par une femelle gorille. Au zoo de Rotterdam, un gorille a même passé les douves pour se rapprocher d’une dame qui venait le voir souvent, et dans ces trois cas, « l’incident » ne s’est pas terminé sur la mort de l’animal.

Une autre vidéo postée cette fin de semaine par le Mirror montre les choses sous un autre angle et elles sont très étonnantes : on y voit Harambe placer l’enfant en lieu sûr et veiller sur lui alors que d’autres gorilles viennent le voir, poussés par la curiosité.

Alors pourquoi avoir décidé de tuer Harambe ? Pour le directeur du zoo, qui n’a pas pu voir le comportement du gorille ni prendre le temps d’analyser la situation, il n’y avait pas 36 solutions : Tranquilliser l’animal aurait pu au contraire l’énerver (cela arrive), et les tentatives pour le leurrer et l’éloigner de l’enfant se sont révélées infructueuses. Il fallait donc l’abattre.

Autre possibilité, à laquelle personne pourtant n’a pensé : et si le personnel du zoo avait éloigné le public, clairement une source de stress pour l’animal, et n’avait fait entrer dans l’enclos que les soigneurs d’Harambe exclusivement ? Peut-être que le calme serait vite revenu et que l’enfant aurait été relâché.

Le fait est qu’on ne peut pas répondre à la situation avec des schémas simples et binaires. Le personnel du zoo est très certainement dévasté par ce qui s’est passé. Les zoos ne sont pas des lieux idéaux pour les animaux sauvages, loin de là, mais leurs soigneurs ne sont pas des tortionnaires, s’en occupent du mieux qu’ils peuvent, et développent des liens parfois très forts avec certains d’entre eux.

Il est certain par ailleurs que les parents auraient pu mieux surveiller leur enfant, pour commencer. On avance souvent l’argument que « cela peut se passer très vite », et qu’en une seconde, un enfant peut disparaître et faire une bêtise. Personne n’est infaillible, c’est vrai. Mais il est tout de même cruel et difficile d’admettre qu’un animal qui n’avait rien fait de mal ait dû payer le manque d’attention de deux humains.

Et en prenant un peu de recul, une seule vraie question émerge : est-il encore viable de mettre en situation, face à face, des animaux sauvages parfois très dangereux, mais en tout cas dénaturés par l’enfermement, avec des humains pas toujours vigilants et très généralement ignorants des comportements naturels des animaux qu’ils viennent voir, et de l’attitude à adopter face à eux ? Les zoos se veulent des lieux de conservation d’animaux en voie de disparition, et pas seulement des lieux d’attraction.

Mais il faut bien admettre que la formule a atteint ses limites et est destructrice pour les animaux, puisqu’elle peut potentiellement les mettre en danger. La création de réserves dans des espaces naturels, moins nombreuses que les zoos (on en trouve un quasiment dans chaque grande ville américaine), où les animaux seraient libres de se cacher et de ne pas se montrer au public, où ils disposeraient de vastes territoires et non plus d’enclos infiniment trop petits pour leurs besoins, ainsi qu’une éducation du public plus élaborée en matière de connaissance des animaux, seraient sans doute des solutions plus bénéfiques, mais longues et difficiles à mettre en place. Ce type d’évènements, qui n’est pas rare, pousse néanmoins à une action urgente en ce sens.