Un forum scientifique pour mieux connaître la biologie du chien

Du 28 juin au 1er juillet, le Canine Science Forum 2016 s’est tenu à l’université de Padoue, en Italie. Organisé tous les deux ans depuis 2008, ce forum interdisciplinaire constitue l’un des principaux congrès réunissant tous les scientifiques spécialistes de la biologie, de l’écologie et du comportement des canidés, chiens, loups et apparentés.

En organisant les échanges entre des chercheurs de différentes disciplines, ce forum permet de confronter les connaissances de chacun et de développer ainsi l’étude transdisciplinaire, de mieux comprendre et intégrer les chiens aux changements rapides de nos sociétés modernes, ainsi que d’améliorer leur bien-être. De l’histoire de l’évolution des chiens aux aspects appliqués de leur biologie, en passant par la cognition, la génétique, la relation avec l’humain et la préservation des autres espèces de canidés, de nombreux champs d’investigation sont abordés.

Charlotte Duranton, éthologue à AVA et doctorante à l’université Aix-Marseille, était présente et a pu nous faire partager un aperçu des différentes conférences tenues pendant ces 4 jours.

Dr. P. Pongrácz – La communication vocale chez le chien: contenu, informations et evolution.

Les vocalisations des chiens sont variées et porteuses d’informations. L’approche du Dr. Pongrácz et de son équipe pour étudier les aboiements des chiens s’est basée sur l’hypothèse que les particularités de ces vocalisations ont évolué sous de nouvelles pressions de sélection dues à la vie des chiens dans le monde des humains. Les aboiements sont devenus un signal contenant des informations fiables et variables à propos de l’état interne des chiens, pour une nouvelle audience : non plus seulement leurs congénères, mais les humains, qui utilisent énormément la communication vocale.

Dans une série de tests dans lesquels étaient diffusés des playbacks d’aboiement, le chercheur et ses collègues ont montré qu’indépendamment de leur niveau d’expérience avec les chiens, les gens peuvent catégoriser correctement des aboiements de chiens produits dans des contextes variables ainsi que les états émotionnels des chiens liés à ces aboiements (aboiements de joie/jeu, aboiements de peur, etc etc).

L’équipe a aussi montré que, même s’il semble que les aboiements du chien se sont diversifiés sous la sélection de la domestication et donc des humains, la communication vocale, notamment par les grognements cette fois-ci, garde un rôle dans la communication intraspécifique, c’est à dire entre chiens. L’équipe du Dr. Pongrácz a réalisé plusieurs études portant sur l’interprétation de playbacks de différents types grognements par des chiens qui les entendaient. Les chiens savent reconnaître, en entendant simplement une séquence de grognements, s’ils appartiennent à un petit ou à un grand chien. Les chiens sont aussi capables de différencier si le grognement qu’ils entendent est un grognement de jeu, de peur, de protection, de défense de ressource… Par exemple, les chercheurs laissaient un os visible pour le chien testé, avec un son de grognement diffusé. Quand un grognement de jeu ou de peur était diffusé, les chiens testés s’approchaient rapidement de l’os pour le prendre, alors que quand un grognement de défense de ressource était diffusé, les chiens testés mettaient beaucoup plus de temps avant d’oser s’approcher de l’os. Les grognements portent donc des informations sur le contexte de leur production, que ce soit du jeu, ou différentes situations de conflits.

Les chercheurs encouragent la recherche sur les vocalisations canine à étudier des situations appliquées, notamment dans la relation humain-chien, la production de gémissements pour attirer l’attention de humains, ou encore les aboiements/hurlements des chiens laissés seuls.

F. Carballo – La capacité des chiens à discriminer les attitudes généreuses ou égoïstes des humains : comparaison entre les chiens de famille, les chiens de refuge, et les chiots.

Les chiens savent différencier les attitudes généreuses et égoïstes des humains.

Pour répondre à cette question, F. Carballo et son équipe ont comparé des chiens de famille adultes (ayant de fortes interactions avec l’humain), des chiens de refuge adultes (ayant peu d’interactions avec l’humain), et des chiots âgés entre 45 et 60 jours (c’est-à-dire en cours de socialisation) dans une tâche où les chiens étaient exposés à deux expérimentateurs, un généreux et un égoïste.

Pendant une phase d’entrainement, l’expérimentateur généreux pointait en direction d’un bol dans lequel se trouvait de la nourriture, puis le chien pouvait manger la nourriture ; alors que l’expérimentateur égoiste faisait aussi le geste de pointage vers le bol, mais le chien n’était pas autorisé à manger la nourriture. Chaque chien recevait 6 séances d’entrainement avec chacun des expérimentateurs. Ensuite, les chiens étaient soumis à un test de préférence entre les deux expérimentateurs : on leur présente les expérimentateurs debout, immobiles, et on regarde le premier experimentateur vers qui se dirigent les chiens, ainsi que le temps passé à proximité de chaque expérimentateur. Puis, les chiens recevaient à nouveau 6 séances d’entrainement et un test de préférence.

Les chercheurs ont trouvé que les chiens de compagnie et les chiens de refuges ont préféré interagir avec l’expérimentateur généreux dès le premier test de préférence, alors que les chiots ne l’ont fait qu’après le second test.

F. Carballo et son équipe concluent donc que les connaissances sociales nécéssaires aux chiens pour faire la différence entre généreux et égoiste se développent assez tôt dans le développement des chiens, et ne nécessitent pas d’expériences avec les humains très poussées.

N. Albuquerque – Compréhension fonctionnelle des émotions chez le chien.

Les chiens réagissent de façon fonctionnelle aux émotions négatives. Les chiens étaient capables de reconnaître le stimulus audiovisuel cohérent (image positive avec son positif, et image négative avec son négatif) peu importe le sexe, la valence ou le côté de présentation. Les chercheurs ont donc conclu que les chiens sont capables de reconnaitre et d’associer entre elles les expressions faciales et vocales, de leurs congénères et des humains.

Pour étudier si en plus les chiens y répondent de façon fonctionnelle, les chercheurs se sont intéressés aux comportements présentés par les chiens, comme les pourlèchements des babines (qui sont considérés comme des signaux de communication lorsqu’il n’y a pas de nourriture) pendant qu’on leur présentait les stimuli. L’équipe d’Alberquerque a analysé l’intensité des pourlèchements de babines en fonction du temps passé à regarder les images, et la fréquence des pourlèchements de babines dirigés vers la photo joyeuse ou en colère pour chaque chien.

Les analyses statistiques ont révélé que les chiens faisaient plus de pourlèchements de babines face aux images d’humains que face à celles de congénères. Les résultats ont aussi montré que les chiens faisaient plus de pourlèchements des babines lorsqu’ils regardaient les images de faces en colère que de faces joyeuses.

Les chercheurs concluent donc que leurs résultats mettent en évidence une réponse spontannée différentielle lorsque les chiens sont confrontés à l’expression d’émotions négatives, indiquant ainsique les chiens comprennent de façon fonctionnelle l’information émotionnelle qu’ils perçoivent.

N. Affenzeller – Faire des activités de jeu après une séance d’apprentissage améliore la mémorisation chez les labradors retriever.

Jouer avec votre chien après un apprentissage améliore sa mémorisation. Les résultats de l’étude ont montré que lorsqu’on les testait à nouveau 24h après la première séance d’apprentissage, les chiens qui avaient eu une activité de jeu avaient besoin de moins d’essais pour se rappeler la tâche apprise la veille, par rapport aux chiens qui n’avaient pas eu de période de jeu. Les auteurs concluent donc que la séance d’activité de jeu après l’apprentissage a amélioré la mémorisation de la tache par les chiens.

C’est la première fois qu’est mis en évidence le rôle d’une activité post-apprentissage sur la mémorisation chez le chien.

G. Cimarelli – Les relations des chiens de compagnie avec leur maitre et les autres chiens vivant sous le même toit.

Les chiens n’ont pas les mêmes relations avec les autres chiens qu’avec les humains. Cimarelli a donc décidé d’étudier la relation unissant un chien avec son maitre et ses compagnons chiens. Pour étudier si les maîtres et les chiens compagnons ont des rôles semblables ou différents pour un chien de compagnie, la chercheuse et son équipe ont développé plusieurs tests permettant d’évaluer de nombreux aspects de la relation que le chien a avec son maitre et les autres chiens (dépendance, support social, référencement social, etc etc).

Les chercheurs ont donc testé 65 chiens avec leur maitre, et 57 chiens avec un partenaire chien qui vivait avec eux depuis au moins 1 an. Chaque dyade était testée dans un parc extérieur, et devait faire cinq tâches : exploration, séparation, réunion, réaction face à un objet nouveau, et face à un individu effrayant. Les chercheurs ont observés les mêmes comportements chez les chiens qu’ils soient testés avec leur maitre ou un chien (orientation vers le partenaire, synchronisation, jeu, recherche de contact, comportements associés au stress, etc etc).

Les résultats montrent que les chiens regardent plus leur maitre, mais qu’ils synchronisent plus leurs mouvements avec leur compagnon chien. Ces résultats mettent en évidence un rôle différent d’un compagnon humain et canin pour le chien de compagnie. Les auteurs proposent que le chien utilise son propriétaire comme une source d’information, et considère son partenaire chien comme un compagnon avec lequel partager des activités.

S. Marshall-Pescini – Regarder vers l’humain : un comportement de renoncement, ou une mesure de communication avec l’humain ? Ré-évaluation de la tache « non- résoluble » chez les loups vivant en meute, les chiens vivant en meute, les chiens errants, et les chiens de compagnies.

Les chiens apprennent à regarder les humains pour leur demander de l’aide lorsqu’ils n’arrivent pas à résoudre un problème. De nombreux auteurs ont d’ailleurs suggéré que ce comportement est une capacité qui a évolué chez les chiens pour s’adapter à leur environnement de vie dans un milieu d’humains. Cependant, lorsqu’aucun humain n’est présent, les loups confrontés à un problème difficile qu’ils n’arrivent pas à résoudre, sont plus persistants que les chiens. Il se peut donc que le fait que les chiens se retournent et regardent un humain soit en fait une conséquence d’une tendance générale qu’ils auraient à abandonner plus rapidement que les loups.

Marshall-Pescini et ses collègues ont cherché à savoir quelle était l’hypothèse la plus juste : une évolution due à la vie avec les humains, ou une tendance générale à abandonner rapidement ? Ils ont donc comparé les comportement de regards vers l’humain lorsqu’ils sont confrontés à une tâche impossible chez différents canidés : 20 chiens de compagnie, 21 chiens errants, 20 chiens vivant en meute, et 15 loups vivant en meute, tout en contrôlant le temps de persistance de chaque individu (le temps passé à interagir avec l’appareil).

Les résultats de l’étude ont montré que le degré de persistence affecte les comportements de regard vers l’humain. Quand les chercheurs ont controlé pour la persistence, ils se sont rendu compte qu’il n’y a aucune différence dans le temps avant le premier regard à l’humain entre les loups et tous les groupes de chiens. De plus, les chercheurs ont trouvé que les loups interagissent de façon générale plus longtemps avec l’appareil que tous les groupes de chiens quels qu’ils soient. En contrôlant pour la persistence, les résultats ont aussi montré que les chiens de compagnies regardaient plus l’humain que les loups ou les chiens errants, et que les chiens élevés en meute et les loups élevés en meute se comportaient de manière similaire.

Pris ensemble, tous ces résultats semblent montrer qu’en fait, le facteur le plus important pour expliquer le comportement de regard vers l’humain est bien le degré de persistence, et que lorsqu’on controle pour ce facteur, les différences entre chiens et loups sont minimes. Cela montre aussi que lorsque des différences restent quant au temps passé à regarder l’humain, elles sont en fait expliquées par le degré de socialisation à l’humain. C’est donc un exemple de plus de l’importance des histoires de vies et des apprentissages des individus dans leur communication avec l’humain.

C. A. Kaufmann – Le comportement social des chiens mâles castrés comparé à celui des chiens mâles intacts. Analyses vidéo, questionnaires et études de cas.

La castration peut avoir des impacts négatifs sur les comportements sociaux des chiens. Les chercheurs se sont intéressés aux comportements sociaux des chiens. Les chercheurs ont trouvés des différences significatives : les chiens castrés reniflaient moins les parties génitales des autres chiens, montraient plus les crocs, et étaient plus agressifs envers les autres chiens que les mâles entiers.

En plus, des questionnaires ont été complétés par 104 propriétaires de chiens. Les résultats de ces questionnaires montrent que les chiens castrés réagissent de façon plus instable, moins constante, dans les situations stressantes.

Les chercheurs ont aussi étudié 54 cas pratiques lors de consultations vétérinaires. Leurs analyses ont révélé que les comportements d’agression et de peur sont plus fréquents chez les chiens mâles castrés qu’entiers.

Ces résultats vont dans le sens de précédentes études qui indiquent que la castration peut avoir des effets négatifs sur le comportement des chiens mâles. Mais il faut rester prudent : les mâles ont pu être castrés pour les problèmes de comportements cités. Cependant, même si c’est le cas, l’étude montre donc que la castration n’a en rien diminué les problèmes de comportement des mâles liés à la peur ou à l’instabilité émotionnelle.

I. Schöberl – Le type d’interactions du propriétaire affecte le comportement et la réponse physiologique des chiens lorsqu’ils se sentent menacés.

Les chiens ayant des maitres rassurants sont moins stressés et se calment plus vite lorsqu’ils ont peur.

Aucun des chiens testés n’étaient stérilisé, car on sait que cela peut influencer leur réaction dans les situations stressantes. La menace consistait en l’approche d’une personne inconnue, portant une capuche, des lunettes, et se penchant en avançant directement sur le chien. Les fréquences cardiaques et variations de fréquences cardiaques étaient relevées avant et après la phase de menace grâce à une ceinture moniteur de fréquence cardiaque (Polar-RS800CX), et les chercheurs ont également observé les comportements des chiens.

Les résultats de l’étude ont montré que la fréquence cardiaque était plus élevée pendant la menace qu’après la menace, et que la variation de la fréquence cardiaque était plus élevée en présence du maitre qu’en son absence. C’est à dire que la fréquence cardiaque des chiens diminuait plus après la menace lorsque le maitre était présent : la présence du maitre apaisaient les chiens.

De plus, les chercheurs ont trouvé que les chiens dont les propriétaires interagissaient de façon amicale et rassurante avaient une fréquence cardiaque plus basse (étaient moins stressés) et une plus haute variabilité de la fréquence cardiaque (se relaxaient plus rapidement). Et ils ont également trouvé que les chiens se synchronisaient plus avec leur maitre, et montraient plus de comportements amicaux vis à vis de la personne menaçante lorsque leur maitre interagissait de façon amicale et rassurante.

Les chercheurs concluent que le style d’interaction du maitre avec son chien se reflète dans le comportement du chien et dans ses paramètres physiologiques. Les maitres amicaux et rassurants ont des chiens plus sécures, amicaux et apaisés.

J.R.A. Butler – Régime alimentaire de chiens errants en zone rurale au Zimbabwe.

Les chiens errants du Zimbabwé se nourrissent principalement de nourriture humaine à base de farine de maïs et d’excréments humains.

Dans les régions moins développées, il y a parfois un manque de lieux sanitaires, et les risques pour la santé humaine et pour la conservation de la faune sauvage du à un manque de contrôle de la population de chiens errants sont importants. La présence excréments peut avoir un rôle important dans ce cadre.

Butler et ses collègues ont réalisé des observations directes de 16 chiens errants, suivis par radio émetteur, pendant 18 mois, dans une zone rurale du Zimbabwé.

Leurs observations ont révélé que les ressources alimentaires d’origine humaine représentaient 87,5% du régime alimentaire des chiens. L’aliment le plus souvent consommé était les restes de sadza (un plat typique de la région, à base de farine de maïs et de légumes), ainsi que des excréments humains. En volume de nourriture ingurgitée, les charognes de mammifères représentaient 49%, et les restes de sadza et d’excréments humains 43%. Cependant, quand les chercheurs ont regardé non plus en volume, mais en composition nutritive, ils ont trouvé que l’apport principal en protéine provient des restes de sadza et des excréments humains.

L’équipe de chercheurs conclue alors que le nettoyage des restes humains dans les pays plus occidentalisés peut avoir eu un rôle essentiel dans le passage de la vie de chiens errants à celle de chiens de compagnies, ne leur permettant plus de survivre seuls. Butler souligne également que les contributions des restes et surtout des excréments humains dans le régime alimentaire et dans l’écologie comportementale des chiens errants contemporains devraient être plus reconnues et étudiées.