Lettres (chat) persanes japonaises

Pour mon 30ème anniversaire, un ami cher, connaissant mon intérêt pour les animaux, m’offrit Je suis un chat de Natsume Sôseki. Outre que l’objet lui-même, édité chez Gallimard dans la collection « Connaissances de l’Orient », est un très joli livre, le roman commence par cet incipit assez comique :

« Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom. « 

De quoi donner envie d’aller plus loin !

Cet incipit est d’ailleurs très célèbre au Japon, et se dit ainsi : « 吾輩は猫である。名前はまだ無い。どこで生れたかとんと見当がつかぬ, Wagahai wa neko de aru. Namae wa mada nai. Doko de umareta ka tonto kentou ga tsukanu. »

Ce roman de Natsume Sôseki est paru sous forme de feuilleton de 1905 à 1906 dans la revue littéraire Hototogisu. Il raconte l’histoire d’un jeune chat, qui n’a pas et n’aura jamais de nom, adopté par un professeur de littérature anglaise hypocondriaque, Monsieur Kushami (éternuement en japonais), qui réside à Edo (l’ancien nom de Tokyo) avec sa femme et ses filles. L’histoire intervient en pleine ère Meiji, la célèbre période de modernisation du Japon entre 1862 et 1912.

Notre « neko » (chat en japonais) sera donc le témoin privilégié de la vie quotidienne de son maître et d’une période de bouleversements sans précédents pour la société japonaise. Comme il a une haute opinion de lui-même (un ton que la traduction ne peut pas totalement rendre, d’après les japonisants!), le chat est très rapidement outré par la façon dont ses humains de compagnie le traitent (quelques câlins lorsqu’il grimpe sur les genoux du professeur, mais des calottes lorsqu’il est surpris à voler dans la cuisine. Et la femme de ménage le déteste) et apprend à se méfier de cette espèce étrange que sont les humains. Mais comme c’est un chat, et qu’il a le gîte et le couvert, il s’en accommode, en profite pour draguer la très jolie chatte d’un voisin ou pour démontrer au chat haret du coin qu’il n’est qu’un être vulgaire sans connaissances et sans culture, contrairement à lui, le chat du professeur de littérature!

Mais surtout, il observe toute la petite société humaine qui gravite autour de son maître, les rites et les traditions japonaises qui, malgré la modernisation de l’ère Meiji, restent évidemment très présentes. Toute l’absurdité de la comédie humaine est démontée par l’implacable et logique félin qui, s’il n’en pense pas moins, garde toujours un silence stoïque et un quant-à-soi très… japonais.

Si le professeur Kushami semble être un avatar de Sôseki lui-même, inquiet d’une perdition de la société traditionnelle japonaise, il est clair que c’est son héros à moustaches (mais à quatre pattes!) qui porte le fond de sa pensée sur cet ancien monde en pleine mutation. Si vous voulez comprendre le Japon d’alors, identifiez-vous au chat : lorsque les humains sont perdus face aux changements, lui comprend tout et ne laisse échapper aucun ridicule !

Le livre a été un immense succès au Japon au début du siècle dernier, et ce n’est pas sans raison : contrairement à une légende tenace, les Japonais ont de l’humour

A lire par tous les amoureux des chats, du Japon, et des peintures sociales !

Informations

Je suis un chat de Natsume Sôseki
Je suis un chat de Natsume Sôseki

Natsume Sôseki, Je suis un Chat, Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco,
448 pages, 12,50 euros.