Abattoirs : le changement, c’est pas (encore) maintenant ?

Cela donne le tournis, ou la nausée. Quasiment tous les 2 mois, l’association L214 publie une nouvelle vidéo des maltraitances insoutenables qui se déroulent dans les abattoirs français.

Le rythme de diffusion des vidéos (4 fois en 8 mois) n’est pas critiquable (même si l’on se rend bien compte que L214 profite de l’intérêt de l’opinion pour ne pas lâcher la pression, quitte à frôler l’écœurement) car la réalité est ce qu’elle est : les conditions d’abattage, industrielles, ne peuvent être qu’atroces. Lorsqu’un animal est abattu toutes les 5 secondes, comment pourrait-il en être autrement ?

Des abattoirs pourtant labellisés Ecocert…

Les deux établissements incriminés dans cette nouvelle vidéo, à Pézenas et Puget-Théniers, étaient « pourtant » labellisés Ecocert, un label lié à l’agriculture biologique. Mais le cahier des charges qui lui correspond ne prévoit aucune mesure éthique en terme d’abattage. Exemple d’un énième étiquetage qui ne sert à rien.

Cadences infernales … et cruauté

Il y a les cadences infernales, qui peuvent empêcher de bien faire son travail, on l’admet. Et puis, il y a les gestes gratuits. Lorsqu’on crève délibérément l’oeil d’un mouton avant de l’abattre, c’est qu’on est cruel, oui. Mais si l’on est cruel, ce n’est peut-être pas tant parce qu’on est naturellement sadique, que parce qu’on travaille au quotidien dans un univers aliénant et contre-nature. Un abattoir, c’est l’incarnation la plus tangible de ce qu’est le monde industriel d’aujourd’hui : une souffrance permanente pour les êtres vivants qui s’y trouvent, hommes et bêtes.

La commission d’enquête parlementaire sur les abattoirs, qui poursuit ses auditions, commence à dévoiler ses pistes pour que de tels actes se raréfient et finissent par disparaître : imposer la vidéo-surveillance dans absolument toutes les structures ; l’ouverture obligatoire, dans toutes les structures également, d’une commission  permanente de surveillance composée de représentants des médias, des consommateurs, du monde économique, des éleveurs et surtout de l’association de protection des animaux. Est également très souvent évoqué, au cours des auditions, le « manque de formation des personnels ». Est-ce qu’être mieux formé et sous surveillance constante règlera le vrai problème, celui d’une industrialisation délirante de l’élevage et de sa conclusion logique, la mise à mort, qui a aboutit en un demi-siècle à un univers dévoyé et cauchemardesque qu’éleveurs et consommateurs refusent de plus en plus, par respect pour les animaux et pour eux-mêmes ?

« Plus jamais »

A ce jour, la commission d’enquête n’a auditionné un éleveur qu’une seule fois au cours de ses travaux. Étonnant, non?

Les animaux qu’on amène à l’abattoir, ils viennent pourtant de quelque part ? L’éleveur est le premier maillon de cette fameuse chaîne. L’éleveur en l’occurrence, ce fut Stéphane Dinard. Il élève en Dordogne depuis 2003 des cochons, des vaches de race rustique et ancienne, des volailles, des moutons. Ses animaux naissent sur la ferme de ses grands-parents, qu’il a reprise, et ils vivent en liberté quand le temps le permet, en stabulation l’hiver.

Il utilise la phytothérapie pour les soigner, les fait très peu vacciner (juste l’indispensable). Et depuis 2007, il refuse de les faire monter dans une bétaillère pour les emmener à l’abattoir.

« La première fois que j’ai dû emmener 3 cochons à l’abattoir, ils me faisaient confiance et n’avaient jamais fait l’expérience du transport. Je les ai retirés de leur lieu de vie pour les amener dans un lieu inconnu, stressant, horrible. Leur souffrance m’a été insupportable. De ce jour, je me suis dit « plus jamais ».

Les députés qui l’ont écouté ont souri, l’ont trouvé presque naïf. « Vous êtes éleveur, vous savez bien que vous devez les tuer un jour ou l’autre? » lui demande une parlementaire. « Bien sûr que je le sais. Mais mes animaux, je les respecte. Il y a d’autres façons de faire. » En d’autres termes : tuer n’oblige pas à torturer. Pour certains parlementaires, il semblerait qu’une certaine fatalité préside à l’acte de tuer les animaux d’une certaine façon…

De fait, depuis 2007, Stéphane Dinard fait abattre ses animaux chez lui, enfin, chez eux, dans la ferme où ils sont nés et où ils ont grandi. Il fait venir un « tueur », le week-end, et cela n’arrive pas toutes les semaines. Il est dans l’illégalité la plus totale, il le sait, et il l’assume. D’autant plus qu’il n’est pas le seul.

« Monsieur, votre choix est respectable, mais que faites-vous de la traçabilité, des normes sanitaires? » C’est dur de constater que nombre de parlementaires ont le cerveau et le jugement émoussés par les lobbies. Stéphane Dinard assure la découpe dans sa ferme, équipée pour cela avec tout le matériel et le respect de l’hygiène nécessaires. Et il fait de la vente directe. Difficile d’assurer une meilleure traçabilité de la viande!

La question de l’abattage à la ferme

D’autres parlementaires, dont Olivier Falorni, le président de la commission d’enquête, semblaient moins sourds à cette possibilité d’abattage à la ferme. Mais le fait est qu’aujourd’hui, le ministère de l’Agriculture ne veut même pas en entendre parler. Le changement, c’est pas maintenant ? Alors laissons les grands élevages industriels porcins de Bretagne, ou bovins et aviaires de l’Ouest, continuer d’entasser des bêtes hors sol, des bêtes devenues antibiorésistantes tant elles ont été piquées aux antibiotiques pour survivre avec une telle concentration d’animaux, et finir leur vie misérable tout aussi misérablement, torturées et dénaturées jusqu’au bout. C’est mieux. Cela convient à certains. L’économie, vous savez bien.

La vidéo de cette audition est disponible sur le site de l’Assemblée nationale

L’espoir de solutions alternatives

Refuser le monde proposé par l’industrialisation, c’est un choix économique et moral. Beaucoup d’éleveurs, de plus en plus même, le font. Manger ou non de la viande, c’est un choix moral. De plus en plus de consommateurs le font. A ce moment-là surgit souvent l’argument choc, consistant à dire que l’homme peut parfaitement se passer de viande et d’aliments d’origine animale, s’il comble par ailleurs les carences inévitables que cette absence entraîne. Implicitement, tout le monde est chaleureusement encouragé à opter pour cette solution, la seule moralement acceptable. Or, il y a débat, et il y a d’autres choix possibles.

Manger de la viande de façon raisonnable

Manger de la viande de façon raisonnable, en petite quantité, c’est aussi possible. Quand vous voyez certaines familles consommer de la viande 2 fois par jour, tous les jours, vous comprenez bien pourquoi il faut abattre un animal toutes les 5 secondes, et faire en sorte que les rayons débordent de jambons et de salaisons, pour satisfaire tous ces appétits. Il y a là aussi un dévoiement anormal.

Consommer des animaux que nous tuerions nous-mêmes

Ne plus manger de viande, en manger moins, ne choisir que la viande dont on connaît l’origine, tous ces choix sont possibles, et les citoyens libres. On pourrait même ajouter la possibilité, extrêmement cohérente, pour les mangeurs de viande, de ne consommer que les animaux qu’ils tueraient eux-mêmes. Après tout, nos ancêtres n’agissaient pas différemment, et il n’est pas besoin de remonter au Paléolithique pour cela. La consommation deviendrait alors forcément raisonnable et réfléchie, et non pas consummériste, capricieuse, fatalement irrespectueuse.

L’idée n’est pas de faire une compétition pour savoir quel « camp » est le plus moral.

C’est dangereux, la morale… Le plus important, semble-t-il, est que vegan comme consommateurs avisés prennent, ou aient pris, conscience. Ces vidéos, aussi horribles soient-elles, servent à cela, car tout le monde n’a pas atteint le même niveau de conscience. L’envie d’alternatives les anime de la même façon. A nous tous ensuite de faire prendre conscience aux pouvoirs publics que cette demande n’est pas le fait de quelques illuminés extrémistes, mais bien celle d’une majorité des citoyens avides de changements, de meilleures pratiques, au pluriel d’ailleurs.